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Frédéric Roux

Présence Panchounette

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Ci-dessous un texte écrit
par mes soins, comme tous les autres
(demandes de subvention comprises)

publié in Art Press n° 134






Exposition "Back is back"
Mamco, Genève, 2005
Collection particulière D & F Roux
 



Capri, c’est fini !

Et dire que c’était la ville de mon premier amour



 



"Ceci n'est pas une exposition de Présence Panchounette"
Garage Cosmos, Bruxelles, 2018
Collection particulière Eric Fabre

 


Questions adressées par Catherine Millet à Présence Panchounette

 



1- Le groupe Présence Panchounette a-t-il été lié directement, de façon militante, au mouvement situationniste ?

Quels étaient, à l’époque, les objectifs ?

Comment le groupe se situait-il par rapport au pop art, au nouveau réalisme, à l’art conceptuel ?

 

2- Dans un texte récent, vous parlez de la «  faiblesse pratique » du situationnisme, constatant qu’aujourd’hui le principe de détournement n’a plus de valeur critique mais sert aussi bien le show-biz (par exemple l’émission des Nuls) que les avant-gardes les plus « gonflées » par le marché américain.

Plutôt que de le regretter avec nostalgie, ne faudrait-il pas inventer de nouvelles stratégies ?

Votre propre pratique a-t-elle évolué au cours de ces dernières années ?

N’y a-t-il pas plus de poésie, plus d’esthétisme dans certaines de vos œuvres récentes (par exemple la série utilisant les objets africains) que dans l’utilisation plus simple du papier peint façon op’art ?

 

3- Vous revendiquez certaines antériorités, par exemple par rapport à Tony Cragg. Vous vous manifestez parallèlement à l’exposition Steinbach du Capc. Pensez-vous que votre travail et celui de ces artistes soient vraiment de même nature ?

 

4- Il y a plus de radicalité critique dans vos textes et dans votre attitude que dans l’attitude des simulationnistes américains ou des artistes français comme Leccia ou BasileBustamante. Pensez-vous que cette radicalité apparaît aussi dans les objets que vous exposez ?

 

5- Toutes ces questions sont liées aux positions respectives que ces artistes et vous-mêmes occupez dans le marché de l’art.

Avez-vous, à un moment donné, revendiqué la marginalité ?

Si oui, qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ? Pour en revenir à la deuxième question, un détournement « réussi » n’est-il pas quasiment « invisible » ?

 

6- Finalement, votre propre récupération dans le courant actuel du détournement « soft » ne parachèverait-elle pas la logique nihiliste de votre démarche ?



 


Réponses adressées par Présence Panchounette à Catherine Millet

 


1-

A : Non

B : Divers

C : Ailleurs

2-

A : Peut-être

B : Non

C : Non

3- : Non

4- : Oui

5-

A : Non

B : –

C : Oui (pour les aveugles)

6- : ?

 

Chère Catherine Millet,

 

Nous savons bien que nous allons encore vous décevoir, nous sommes là pour ça et nous comptons le faire davantage encore mais nous vous aimons. Vos dents, vos cheveux, la couleur de vos yeux, votre taille. Vous ressemblez à des femmes que nous avons aimées, bonne volonté et délicieuse naïveté comprises, vous n’y pouvez rien. Même le reflux de votre sang à la lecture des mots « bonne volonté » et « naïveté », nous l’aimons.

Imaginez donc, une salle de musée vide, la boule à facettes suspendue, et imaginez que nous dansions ensemble. Comme nous sommes plusieurs et que ce n’est pas pratique, imaginez donc qu’à chaque réponse un autre d’entre nous vous prenne dans ses bras. Les numéros renvoient à vos questions, ils pourraient renvoyer aux touches d’un juke-box. Seuls les indiscrets et les curieux pourront entendre ce que nous vous chuchotons à l’oreille que vous avez masquée d’un rideau de cheveux noirs et brillants. Musique !




L’I.S. haïssait les militants

(intertitre de la rédaction)





Exposition "Back is back"
Mamco, Genève, 2005
Collection particulière D & F Roux




1 A : Certains d’entre nous faisaient partie en 67-68  de ce qu’il est convenu d’appeler le milieu pro-situ, ceux-là avaient la provenance sociologique, la colère et tous les numéros de l’Internationale Situationniste
, dont un en danois, les autres non. A vingt-cinq ans nous n’étions déjà plus que des situationnistes sans projet, moins rien que pour l’I.S., des monstres minuscules pour les autres. Ça continue.

Nous avons gardé de ces moments-là des habitudes et des comportements, l’usage de la lettre d’insultes par exemple. Cet exercice de style bien français a à ce point perdu son efficacité que l’on a pu voir des gens nous poursuivre dans des foires d’art en déclarant, alors que nous ne les connaissions pas : « Mais si, vous nous connaissez, vous nous avez même insultés ». Que la reconnaissance puisse passer par de si tortueuses déclarations est le symptôme que le rejet violent est soumis à des aléas inconnus jusqu’alors et que la stratégie, pour ne pas donner prise, doit revêtir des aspects plus baroques et plus anodins dont cette lettre, étreinte qui veut étouffer, serait un exemple si elle n’était pas sincère.

Il doit, sans doute, et pour les plus connaisseurs, rester de cette familiarité une coloration plus forte puisque nous avons été émus récemment de lire quelques lignes qui nous étaient adressées, signées Gilles Ivain que nous avons eu la faiblesse de croire de la main d’Ivan Chtcheglov (elles ne le sont peut-être pas).

Deux reproches en passant, si brefs qu’ils ne vous verront pas retourner vexée à votre table : vous auriez pu vous dispenser de cette question en consultant L’internationale situationniste de J.-J. Raspaud et J.-P. Voyer aux Editions Champ Libre ; juxtaposer militant et I.S. est assez hasardeux dans la mesure où si nous nous sentions proches à l’époque de l’I.S. c’est qu’elle haïssait les militants et n’en réclamait pas.

Quelques babioles peuvent encore faire penser à notre voisinage mais elles sont aussi preuves de notre éloignement. Nous avons détourné La société du spectacle en 1978 et un slogan situationniste la même année en en faisant : « A bas la Société Spéculaire Marchande » (T-shirt à venir).

 

1 B : En ce qui concerne ce que nous voulions, la plus grande confusion régnait, sans doute la Gloire, mais aussi que le monde cesse d’être la saloperie qu’il continue d’être et d’autres désirs plus bonniches encore. Nous ne nous faisions guère d’illusions là-dessus et très tôt, un graffiti de novembre 1968 disait : «  Tout est comme avant », il était signé Présence Panchounette.

 

1 C : Pour ce qui est de « nous situer par rapport » il faudrait plutôt lire : « se sentir proche de… ».

Nous nous sentions donc proches du dadaïsme, du surréalisme, surtout belge (Märien, Nougé, Scutenaire, Les lèvres nues), du design radical (Archizoom, Superstudio), d’Artaud, de Bataille, de Céline, Gombrowicz, Lefèvre, Lautréamont et Starobinski pour ce qui est considéré comme majeur. Mais là où ça se complique c’est que nous nous sentions proches aussi de menues bricoles : les habitants paysagistes, les photo-romans à cent sous, le cinéma stupide, le rock and roll, Carnaby Street, les fêtes foraines, toute la ribambelle des objets échoués dans les Rastros. A la fois l’énumération célèbre de Rimbaud et ce qui a fait le stock rétro des années quatre-vingts ; pour être grossiers, le populaire, le vulgaire qui nous servent encore de coin pour miner. C’est son éloignement du milieu où nous l’utilisons qui nous fait paraître nihilistes alors que dans le fond nous sommes aussi positifs qu’un ouvrier à la retraite qui sculpte des sirènes en polystyrène et que l’on retrouve pendu dans sa remise à outils une semaine après la mort accidentelle de son fils. Nihilistes et vaguement démagos à se relire. Le pop-art, le nouveau réalisme, l’art conceptuel ne nous paraissaient que ce qu’ils sont, d’aimables variations marchandes.

 

2 A : Pour ce qui est du « texte récent », nous y parlons de « faiblesse pratique » et de « faiblesse théorique », vous avez déjà, de toute façon, deviné que, contrairement à l’attitude triomphante que vous sembleriez aimer nous voir adopter (du sang ! du sang !), nous sommes relativement humbles et trop modestes pour croire qu’il nous est dévolu d’inventer de nouvelles stratégies. Nous ne sommes pas là pour donner une secousse au vieux monde, ni un coup de pouce à la Florence à venir.

Tout cela a quelque chose à voir avec la nostalgie et donc la mort, « ce pli ancien que l’on a fait prendre à nôtre âme ». Le bonheur est imbécile car permanent, sa recherche aussi, la joie ne l’est pas, elle ne dure jamais, elle nous est encore permise.

Si nous voul(i)ons que le monde change, nous n’av(i)ons pas la prétention de pouvoir le faire, ni de penser que notre version serait plus intéressante. Très vite nous avons détesté le pouvoir mais nous poussons la cohérence jusqu’à détester en exercer un. C’est la seule explication des déceptions que nous pouvons causer aux jeunes filles. Suffisante.

 

2 B : Que notre pratique ait changé, nous ne le croyons pas. La production des objets « poétiques » a toujours été simultanée à d’autres productions. Il n’y a pas pour nous d’objets simples et d’objets complexes, d’objets qui pensent et d’autres qui ne pensent pas.

 

2 C : Si elle n’a pas évolué elle s’est bien sûr diversifiée mais nous n’avons jamais été du simple au complexe ni du radicalisme au poétique, nous avons laissé les objets libres de l’effet qu’ils produisaient. Notre hache a deux tranchants et nous utilisons l’un ou l’autre suivant le moment historique où il nous semble adéquat.

 

3 A : Pour ce qui est de l’antériorité, si revendiquer de nos jours une exactitude historique, ne serait-ce qu’anecdotique, n’était pas parfaitement inadmissible, ce ne serait pas nous qui le ferions mais les historiens. Et pas seulement par rapport à Cragg et à Steinbach mais pêle-mêle par rapport à Bijl, Armleder, Lavier, Lemieux, Prince, Lavier, Taffee et une douzaine d’autres encore. Nous revendiquons plutôt, pour notre part, une postériorité pour ce qui passe pour contemporain. La dernière exposition à la FIAC était caractéristique de cet état d’esprit ; nous avons recréé des œuvres qui dataient des environs des années 1880, des dizaines de spécialistes se sont fait avoir en y voyant des pastiches d’œuvres allant de 1954 à 1985, les autres ont trouvé que c’étaient les seules pièces qui ne faisaient pas antiquités. Cela pourrait être la démonstration, par l’absurde, que l’antériorité, il ne faut pas gonfler les couilles du peuple avec. Si nous avons trouvé deux, trois gadgets, deux ou trois week-ends avant d’autres, il n’en est que plus comique de constater qu’il n’y a rien de commun entre nous et ces zozos. Nous jouissons à leur égard du solide complexe de supériorité que nourrissent les cancres envers les premiers de la classe.

Steinbach est un cas particulier, les réactions que nous avons eues à son endroit (voilà un garçon qui a travaillé le papier peint, le linoléum et même mis en scène une exposition, on se demande où il va chercher tout ça…) sont plus essentiellement politiques, éthologiques aussi[1]. Ce n’est pas la même chose lorsque quelqu’un pisse dans votre jardin que lorsqu’il pisse dans vos godasses.

 

4 : Vous lassez-vous, Catherine