Il m’arrive de parcourir le Monde des Livres
malgré
l’effet désastreux exercé sur mes
connexions
cérébrales par les multiples coups
qu’ont
porté sur ma boîte crânienne un nombre
considérable d’ouvriers pour la plupart
maghrébins.
C’est donc avec plaisir que j’ai vu le
supplément du
27 mars célébrer le come-back de la vraie
pensée
et de la vraie culture, celle de Bartok et de Cremonini (on peut
préférer Berg et Boltanski…) ;
à croire que
la vérité, comme le marché, a de
réguliers
mouvements de balancier.
J’ai
particulièrement
apprécié l’article de Danielle
Sallenave :
“Un cheval de course peut-il être génial
?”
C’est une des deux questions en ce monde à
laquelle on
peut répondre : “non”, sans coup
férir ; la
deuxième étant : “La
lauréate d’un
prix littéraire peut-elle gagner le Grand Prix de
l’Arc de Triomphe ?” Il faut dire que
l’introduction ne
pouvait que
me ravir : “Tout (quoi ?) a commencé, disait
Musil,
lorsque l’on a qualifié un boxeur, puis un cheval
de
génial”. Je me suis souvenu à ce propos
que
j’avais à une époque assez
éloignée
de gloire médiatique fait l’étonnement
(feint) de
notre chroniqueur littéraire national ; le héros
de mon
roman, boxeur de son état, ne feuilletait-il pas
l’Homme
sans qualités dans les vestiaires…
Ainsi donc si l’on fait un peu
de
poétique à propos de cette phrase, à
laquelle on
ne peut, par ailleurs, qu’adhérer (des
civilisations
entières ne se sont-elles pas effondrées lorsque
leurs
dirigeants ont porté au cheval
l’intérêt
exagéré que portaient leurs sujets aux artistes)
on se
rend compte qu’elle ne dit qu’une chose : assez bas
sur
l’échelle animale on trouve le cheval, juste au
dessus, le
boxeur ; pour ce qui suit on hésite entre concierge et
chanteur
de variétés. C’est une phrase que je
pourrais
réécrire de la façon suivante :
“Tout (mais
quoi ?) a commencé lorsque l’on a
qualifié Nathalie
Sarraute, puis Claude de géniale.”
Je me sens lorsque je parcours le texte
de Danielle
Sallenave (pas Musil) dans la peau d’un juif sentant
confusément le texte anti-sémite sans pouvoir le
prouver.
Et ce d’autant plus que quelques lignes plus bas il est
question
de la thèse de Pierre Bourdieu “à peine
caricaturée”, selon laquelle :
“écouter
Bartok plutôt que Linda de Souza ne signifie pas la
reconnaissance d’une valeur esthétique mais
seulement
l’appartenance de classe”. Il me semble
qu’après avoir accessoirement souligné
des
similitudes réjouissantes entre certaines phrases
itératives de Robert Chapatte : “Vous
êtes contents
d’avoir gagné ?” et de Bernard Pivot :
“Votre
roman est-il autobiographique ?” Pierre Bourdieu a surtout
mis
à jour les mécanismes d’exclusion
qu’opère une culture pour en dominer une autre.
Lorsque
l’on voit Danielle Sallenave exclure du cercle du juste les
chevaux et les boxeurs, Linda de Souza et Poulbot, on est contraint de
se demander si la pensée de Pierre Bourdieu est si
caricaturale
que cela et surtout si Danielle Sallenave n’ignore pas
qu’il y a des Linda de Souza à
l’université.
Plus bas Danielle Sallenave pose une
question :
“Que dit le nihilisme culturel ?” La phrase
suivante elle a
trouvé la réponse — elle est rapide
comme
l’éclair : “Tout se vaut.” Et
si cette phrase
était une coquille, si nous avions lu dans Le Monde du
lendemain
: “Dans notre édition du 27 mars 1987 il fallait
lire :
‘Tout se vend’ et non ‘Tout se
vaut’. Nos
lecteurs auront rectifié
d’eux-mêmes”. Si cela
était, cela nous dispenserait, par la même
occasion, du
refrain de l’universitaire, probablement ex-membre du PCF,
sur le
marxisme, où celui-ci se voit qualifié de
critique de la
notion de valeur. Peut-être — mais il ne
s’agit que
d’une supposition — que le marxisme
définit surtout
différentes catégories de valeurs, ce qui
n’est pas
les nier toutes. “Nous n’avons pas les
mêmes valeurs
monsieur l’huissier !” dit fièrement
l’héroïne d’une
publicité pour les
rillettes. Je ne saurais mieux dire.
S’il est certain que
“l’air du
vide” que nous chante la classe moyenne est
haïssable
(en quoi est-il la logique ou le manque de logique du Capital,
c’est Baudrillard qui nous le dira…), la
renaissance
pseudo-aristocratique que professe Danielle Sallenave ne
l’est
pas moins.
Sport de l'angoisse
Avant la télévision le sport n'existait pas.
Peut-être, à l'état embryonnaire, ou
alors dans des
conditions exceptionnelles. On le pratiquait dans des coins
reculés : Bazeilles et Tardets, en dehors des limites de la
cité, derrière les boulevards
périphériques, sur les prés communaux,
les
jachères. L'ouvrier soufflait dans ses doigts et rajustait
son
passe-montagne... Sedan reçoit le Red Star, à la
mi-temps, en coupant les citrons, il pourra parler de grève
générale avec l'inter gauche audonien. Le paysan
vissait
son béret sur un occiput rougi par les moissons, son voisin
d'Alos-Sibas-Abense le Haut, en mêlée ouverte, il
allait
entendre parler d'Alos-Sibas-Abense le Bas... l'aristo
vérifiait
la tension des boyaux de sa raquette... le nord-africain s'enfilait un
verre de rouge pour ne plus penser à son prochain combat.
Tout
cela ne ressemblait pas à grand chose : à
chat-perché, aux défis stupides
après-boire quand
l'homme a tombé la veste et cherche des noises à
son
voisin. Une pratique marginale hantée par des fins de race,
des
scouts attardés ou des attardés mentaux, heureux
comme
des mouflets de se courir après, de jouer à la
balle, de
se taper dessus. Pour les récompenser, on leur remettait une
médaille en bronze d'aluminium avec leur nom
gravé
dessus, on les faisait monter sur une caisse à oranges
renversée, l'adjoint au maire leur secouait la louche aux
accents de la Marche du 17° RI jouée par
l'orphéon
municipal et la messe était dite.
On est bien obligé de
constater que, depuis
la médiatisation
généralisée du monde, le
sport a fait d'immenses progrès, son succès est
désormais tel qu'il est devenu obligatoire. Tout cadre
conséquent se flingue consciencieusement l'oreillette en
tirant
le matin des développements insensés sur son
vélo
en fibre de carbone, l'après-midi, il va faire bouziller les
ménisques de ses rejetons par un professeur de tennis, sa
femme
est actuellement traitée au laser pour une pubalgie
consécutive à la pratique intensive du
cardio-training.
L'avenir leur appartient et le caméscope avec.
Les raisons de ce succès
viennent, sans
doute, du fait que le sport est indiscutable : le plus fort, c'est le
plus fort, le plus rapide, le plus rapide, un point, c'est marre !
Indiscutable parce que quantifiable, il suffit d'ouvrir un
numéro de l'Equipe
pour être submergé
de chiffres
qui, pris séparément, ne veulent rien
dire : le
club de basket de Vrignes-Ardennes (3771 habitants) souffre d'un
déficit d'un million de francs, Sampras compte 4884 points
à l'ATP, Califano pèse 108 kilos, en NBA la ligne
du tir
à trois points passerait de 6,75 à 7,23
mètres,
mais qui signifient juste que rien aujourd'hui ne doit
échapper
à la mesure, pas même la
démesure.
Pendant que sur une chaîne
concurrente une
dizaine de millionnaires se disputeront le droit de gagner davantage,
la Marche du Siècle, en direct du SPORTEL à
Monaco,
s'interrogera sur les coulisses de l'exploit. Qui sont les champions
aujourd'hui ? Le spectacle l'emporte-t-il sur l'épreuve ?
Est-ce
l'argent, la médiatisation ou l'exploit qui les gouverne ?
Les
réponses sont à la portée de tous ceux
qui
seraient munis d'un tant soit peu de jugeotte, elles seront
esquivées par : Ben Johnson, Mary Pierce, Thierry Rey et les
invités psy-psy de service. Deux reportages seront
également diffusés : l'un sur le dopage en
ex-RDA,
l'autre sur l'entraînement de deux gymnastes
françaises.
Tout cela sera fort démocratique et n'empêchera
pas, c'est
à craindre, les spectateurs de zapper sur TF 1 pour
connaître les résultats ou apercevoir de
l'intelligence
visible.
On condamnera le dopage, mais
après tout, si
Ben Johnson est ce soir sur un plateau de
télévision et
non pas à garder un stade non loin de Saskatoon dans le
Saskatchewan, c'est grâce à quoi ? Pourquoi cette
fausse
pudeur envers les adjuvants chimiques dont on ne peut plus se passer ?
Pourquoi les sportifs n'auraient-ils pas les mêmes droits que
les
drogués de Zurich, dans la mesure où, bien
sûr,
comme les drogués de Zurich, ils se drogueraient librement.
Cela
permettrait à la médecine de progresser, un peu
à
la façon dont la Formule 1 profite à tout un
chacun (toit
ouvrant, autoradio, fermeture centralisée des portes).
Les deux jeunes gymnastes sont
heureuses, c'est
elles qui le disent, comment ne pas les croire ? Douze heures par jour
à travailler cloîtrées dans un internat
aux murs
roses et mauves. Que veut le peuple ? Le bonheur... douze heures de
boulot, un psychologue et une diététicienne !
Soyons sérieux, lorsque de
telles sommes (des
milliards de milliards de dollars) et de tels
intérêts (la
cohésion sociale) sont en jeu, tous les moyens sont bons :
présélectionner, comme au haras, les petites, les
grands,
les asthmatiques (ils ont le droit d'utiliser la Ventoline), aller
chercher sur les hauts-plateaux ou dans la savane la marchandise qui
manque sur place. Si c'est l'intérêt du CIO, de
Coca-Cola,
de Don King et du libéralisme réunis, pourquoi
hésiter ?
En des temps intermédiaires
des gauchistes
avaient dénoncé le sport comme étant
le nouvel
opium du peuple, il faudrait plutôt parler de Turbo-Prozac
GTI.
Tout cela est dépassé, le sport
réalise le
rêve le plus secret du sujet : être un objet, de
préférence
télévisé.
On oublie toujours une chose
à propos des
esclaves : ils avaient le droit d'être riches, pas celui
d'être libres.
Le doping est l’avenir du sport
A la mémoire de Mohammed Benazizza, culturiste et martyr
Que veut l’homme ? L’homme veut un spectacle de
qualité, et vivre dans un monde meilleur. Que veut la morale
?
Empêcher l’homme d’assister à
un spectacle de
qualité et le meilleur des mondes d’advenir. De
quel droit
? La morale, en l’occurrence, n’a qu’un
seul but :
entraver notre plaisir. Et quel plaisir plus absolu que celui de courir
plus vite, sauter plus haut, lancer plus loin que son voisin de palier,
de lui être supérieur et
d’être admiré
pour cela par la planète entière
convoquée pour
l’occasion ? Dans ces conditions, on ne voit pas vraiment ce
qui
pourrait interdire à n’importe quel sportif
d’absorber librement n’importe quelle substance qui
l’aiderait à améliorer ses
performances, sinon une
morale désuète qui n’a plus cours dans
la
réalité spectaculaire et marchande où
se
déploie le sport en sa totalité.
Quelques voix plus au fait de la réalité
contemporaine et
de son obligatoire modernité se font jour pour demander la
suppression du contrôle antidopage. On concédera
sans
peine à ses partisans qu’interdire des produits
indétectables améliorant, sans doute possible,
les
performances dans le cadre d’une activité qui ne
reconnaît que la performance est stupide en soi et ne peut
être que sans effet. Monsieur André Alphen, chef
des
informations au quotidien l’Equipe,
s’est fait le
porte-parole de cette position dans les colonnes du Monde du 19 juillet
dernier. Si l’on admire pour l’occasion sa
lucidité,
on lui reprochera une certaine timidité (que
l’on
espère feinte) dans le propos. Pourquoi donc ne pas,
purement et
simplement, autoriser le dopage puisqu’il est
autorisé de
fait ? Légiférer sans tenir compte de la
réalité est absurde. Pourquoi même ne
pas
l’institutionnaliser, pourquoi surtout ne pas en recommander
l’usage ?
A partir du moment où le sport est
l’idéologie
dominante rêvée de notre monde, donc de son avenir
(il a
été nécessaire d’avoir
recours à la
photo-finish pour départager les finalistes, la
publicité
semblait nettement en tête jusqu’à la
sortie du
dernier virage, mais elle ne s’occupait — fatale
faiblesse
— que de tenter de rendre les marchandises humaines alors que
le
sport présente l’avantage de réussir
à faire
de l’humain une marchandise), on ne voit pas quelle instance
pourrait simplement vouloir s’y opposer sans courir
à sa
perte.
Il semblerait, aux dernières nouvelles, que le sport soit le
moyen le plus efficace de cohésion sociale du moment, chacun
peut le vérifier par lui-même sur les stades et
sur les
écrans. Dans ces conditions, essayer de s’opposer
pour des
raisons soi-disant morales au progrès que la
pharmacopée
et bientôt la génétique mettent
à sa
disposition est tout bonnement réactionnaire, sinon immoral.
Ne
dit-on pas que le doping améliore les performances ? Qui se
déclarerait aujourd’hui contre une
amélioration,
quelle qu’elle soit ?
Rien ne peut s’opposer à la liberté de
chacun ni au
progrès. Charles Bietry, le Monsieur Sport de Canal +, la
chaîne emblématique de notre devenir,
l’a bien
compris qui, au spectacle de deux jeunes filles tentant par tous les
moyens en leur pouvoir de se défigurer (ce que,
d’ailleurs, elles réussissaient parfaitement),
s’exclamait : “Il est interdit
d’interdire !”.
Les 10 commandements sont de peu de poids face à la seule
injonction du “pay per view”…
“Ta cotisation
régleras ponctuellement”.
Il n’est rien, de nos jours, qui puisse être mis en
balance
avec la liberté dont nous jouissons si ce n’est la
fraternité (qui, bien que concurrentielle, est la norme qui
régit les rapports des sportifs entre eux… ne
nous le
répètent-ils pas tous sans avoir besoin de
l’avoir
appris ?) et l’égalité ;
l’autorisation du
dopage serait, sur ce plan aussi, un progrès
non-négligeable puisqu’elle mettrait fin
à
l’injuste inégalité entre utilisateurs
d’un
dopage indécelable mais cher et ceux d’un dopage
bon-marché aisément décelable.
Accessoirement la science a tout à y gagner, de la
même
façon que le sport automobile contribue un peu plus chaque
jour
à l’amélioration de nos
véhicules (air-bag,
toit-ouvrant, condamnation centralisée des portes), la
recherche
médicale de pointe ne pourrait tirer de
l’expérimentation sur des cobayes de si haut
niveau que
des enseignements sans commune mesure avec ceux dont elle peut se
vanter aujourd’hui. Ne vient-on pas de découvrir
que
l’injection de Testostérone massivement
utilisée
par les sprinters améliorait l’état des
grabataires
et des malades du Sida avec, il est vrai, les quelques dangers que
l’on peut déplorer dans
l’état actuel de nos
connaissances (cancer prostatique, insuffisance cardiaque,
rénale ou hépatique sévère)
? Un autre des
effets secondaires de ces traitements est le rajeunissement de ceux qui
l’expérimentent ou du moins, pour
l’instant, le
rallongement de leurs carrières, le meilleur exemple
étant celui de Linford Christie qui finira par remplacer
Dorian
Gray dans nos mythologies personnelles. Et l’on voudrait nous
empêcher d’accéder à la
jeunesse
éternelle !
S’il semblerait que de si judicieuses ordonnances puissent
suspendre le temps il est, en revanche, hors de question que
l’histoire revienne en arrière et que
l’on
applaudisse des sportifs qui ne seraient ni meilleurs ni plus beaux que
ceux des années 30. Que l’on propose à
l’homme de la rue les photographies de Frankie Fredericks
avant
et après traitement et l’on verra si le commun
n’a
pas une vision juste parce que définitive de
l’avenir et
du progrès. Il est aisé de critiquer
l’évolution des morphologies sportives en la
comparant,
par exemple, à celle des culturistes féminines,
mais il
suffit de confronter ces dernières à des canons
anciens
pour se rendre compte que la beauté est
définitivement du
côté de Cory Everson et consorts.
Moins anecdotiquement, assimiler le doping aux drogues est un argument
qui s’effondre de lui-même si on
l’examine avec un
tant soit peu de sérieux. Les drogues illégales
(pour
celles qui ne le sont pas, l’appellation : drogue ne se
justifie
pas) désocialisent, c’est là leur
fonction sociale,
alors que le doping est le meilleur allié de la
conformité sociale, de l’adhésion aux
modèles mis en place par l’économie qui
nous
régit avec bienveillance et sagesse. Qui, là
encore,
voudrait revivre un monde où les affrontements guerriers
sèment la mort et la destruction alors que ceux-ci se
règlent désormais sur des modes ludiques et
électroniques consentis par tous ?
Que l’on cesse donc de nous casser la tête avec la
soi-disant “pureté” du sport qui
n’est
qu’illusion et l’idée d’une
“nature” qui n’a jamais existé
depuis que
l’homme lui a imposé sa loi. Que l’on
autorise enfin
les sportifs à assumer librement leur destin qui est de nous
distraire et de nous servir d’idoles. Si la mort ou la
maladie
peuvent les surprendre dans l’exercice de leur sacerdoce,
ayons
toujours présent à l’esprit
qu’elles sont,
aussi, notre horizon et que nous les affronterons, pour notre part,
sans gloire.
Ça va sport !
Ces temps derniers, le capitalisme a fait
d’énormes progrès.
À tel point que tout ce qui
est bon pour le
capitalisme est bon pour l’humanité et synonyme de
progrès. L’humanité, bien
évidemment,
étant l’ensemble des consommateurs solvables et le
progrès la multiplication à l’envi des
mêmes
marchandises, jusqu’à ce que rien dans le monde
n’échappe au règne du quantitatif. Tous
ceux qui y
sont opposés ou qui se réclament du qualitatif se
voyant
immédiatement disqualifiés ou traités
de :
passéistes nauséeux, réactionnaires
fieffés
ou pire encore de… chasseurs. Le hard-libéralisme
semblerait donc l’horizon indépassable de nos
sociétés développées qui y
sont soumises et
des autres qui ne désirent que l’être.
Tout cela
viendrait de ce que les idéologies sont mortes et le mur de
Berlin détruit, de ce que le socialisme (sous une forme
moins
gestionnaire que celle que nous avons l’habitude, par
paresse,
d’appeler ainsi) a échoué dans son
ensemble et que,
selon Jean-Pierre Elkabbach, qui en connaît un rayon, la
télévision crée la
réalité.
Fort bien !
Le sport a accompagné sans
scrupules,
lorsqu’il ne les a pas
précédés, tous les
totalitarismes du siècle et tous les vieux gauchistes ont eu
beau jeu de dénoncer ce qui dans le sport le meilleur agent
de
massification possible militaire ou ludique. Cette critique est,
aujourd’hui, à peu près aussi
performante
qu’un boulier comparé à un ordinateur
portable en
vente au BHV ( 64 MO SDRAM, 433 Mhz, 4,8 GO, DVD ) puisque la situation
du sport que ce soit dans l’industrie ou dans
l’imaginaire
de marginale est devenue centrale. La situation est, d’ores
et
déjà, pire qu’on ne peut
l’imaginer.
C’est pour cela, sans doute, qu’il faut
s’en occuper
en dehors des revues confidentielles à la lumière
de
Berlin, Munich, Moscou, Atlanta et du Heysel avec un brin de
dialectique négative.
De la même manière
que la culture est
devenue la marchandise rêvée (on
s’occupe dans le
secret des commissions à éliminer les derniers
obstacles
- l’auteur par exemple et ses droits - qui
s’opposent
encore à sa soumission complète), le sport est le
spectacle idéal dont nos modernes tyrans rêvent de
nous
rendre définitivement aveugles.
Le meilleur des mondes est à
venir, c’est là son intérêt.
Un des leurres les plus
usités par le pouvoir
est de présenter comme un problème
qu’il
s’applique à résoudre ce qui doit
devenir la norme.
De la même façon que l’on
s’occupe, ces
derniers temps, plus que de raison de
l’analphabétisme qui
menace(rait) alors, qu’en réalité, on a
décrété, depuis belle lurette, que 50%
d’analphabètes était le taux
raisonnable pour
pouvoir gouverner sans risque, les questions les plus couramment
soulevées, lorsqu’il est question de sport, sont
celles de
son entière soumission à la sphère de
l’économie et du danger que lui fait courir le
dopage ; ce
qui veut dire que dopage et dollars seront, désormais, les
deux
piliers du sport à venir.
C’est comme cela et
pas autrement.
Toutes les tentatives des gouvernements
et des
fédérations déclarant vouloir lutter
contre le
dopage sont de peu de poids lorsque l’avenir des
gouvernements
est d’être dissous par les multinationales et celui
des
fédérations d’être
remplacé par le
conseil d’administration de Nike et d’Adidas. La
toute
puissance de la technique passant, entre autres, par une toxicomanie
admise et un dopage généralisé, le
politique ne
peut s’y opposer tant que ses intérêts
donc son
existence y seront liés.
Lorsque, et cela ne saurait tarder le
dopage ne sera
plus chimique mais génétique se profilera
l’avènement d’une nouvelle race
à
l’image de la race des vainqueurs que le national-socialisme
n’avait pas les moyens techniques de réaliser.
D’ores et déjà la technique sportive a
réalisé la figure du héros des
fresques
staliniennes (Ralph Lauren) et de la statuaire d’Arno Brecker
(Hugo Boss) et nous sommes conviés à
l’admirer
– béats - sans trêve ni repos sur les
chaînes
à péage. L’époque
n’est pas si
éloignée où les femmes et les hommes
concourront
ensemble puisqu’il n’existera plus de genre ni de
sexe.
Pour ce qui est du reste,
l’obscénité des derniers chiffres dont
on fait
semblant de s’indigner (alors que l’on en jouit)
suffit :
Nike paie Michael Jordan plus que ses 30 000 ouvriers
indonésiens. Il y a à cela deux raisons : il leur
rapporte davantage, il est donc, à leurs yeux, trente mille
fois
plus humain.
On aura compris de tout ce qui
précède que je me compte comme
l’adversaire du
monde (et du sport) que l’on nous prépare et que
l’on nous imposera si nous n’avons ni le courage de
le
regarder en face ni celui de lutter pour le détruire.
Le paradoxe étant que je
pourrai renoncer
à tout cela si l’on me proposait
d’être
Muhammad Ali, ne serait-ce que l’espace d’un combat
!
Le dopé est l’avenir de
l’humanité
Que les choses soient claires : pour ceux qui savent, et qui cachent
donc soigneusement ce qu’ils savent (c’est ce
secret qui
assoit leur pouvoir et assure leurs dividendes), le sport et le dopage
sont désormais inséparables au point que la
pratique de
l’un rend obligatoire l’usage de l’autre.
Tous les efforts consentis, à bon escient, par les ennemis
déclarés du dopage seront vains tant
qu’ils
n’auront pas admis que le sport moderne est
inséparable du
dopage ; ils n’ont, en réalité,
qu’un seul
effet : rendre les techniques du dopage chaque jour plus efficaces et
son contrôle impossible. Un peu à la
manière dont
l’émergence politique de
l’écologie indique
au capitaliste astucieux, qu’il lui faut investir dans la
dépollution plutôt que dans la pollution,
s’il veut
voir ses bénéfices croître.
Quiconque se déclare, aujourd’hui, adversaire du
dopage ne
peut être qu’un partisan de la fin du sport. Je ne
parle
évidemment pas du sport pratiqué «
autrefois
», qui avait encore à voir avec le plaisir et le
jeu, mais
du sport professionnel moderne qui n’a rien à voir
avec
ces notions désuètes.
Les effets les plus comiques de cette réalité
nouvelle
proviennent, bien sûr, de la discipline où la
toxicomanie
est, depuis toujours, la culture dominante : le cyclisme. La
dernière des blagues belges en date : lors du dernier Tour
de
France, et le jour même de la présence de
Marie-George
Buffet sur son parcours, des cyclistes positifs aux
corticoïdes
ont été déclarés
négatifs sous
prétexte qu’ils avaient un certificat
médical
attestant que leur état en nécessitait
l’usage.
Dans d’autres disciplines moins hexagonales
(c’est-à-dire sous la domination
complète de
l’Empire qui domine le monde), l’usage des drogues
est
intégré au fonctionnement même de
celles-ci,
à tel point que les contrôles effectués
aux USA
portent seulement sur la détection des drogues dont
l’usage est censé détruire le lien
social et non
sur celles qui le renforcent.
Ayant pris conscience de cet état de fait, les esprits
pragmatiques avancent l’idée d’une
légalisation d’un dopage « raisonnable
» ;
d’autres, plus lucides, font remarquer que les sportifs de
haut
niveau et les toxicomanes partagent le même
système de
valeurs, que le plaisir de la victoire et celui du « flash
» sont de même nature et que la raison en est donc
retranchée.
Plus que tout cela, une chose peut inquiéter : la naissance
d’une nouvelle race (les sportifs de compétition
sont de
façon de plus en plus voyante les spécimens
d’une
post-humanité, où même la
différence des
sexes n’a plus cours, aussi éloignée du
commun des
mortels que nous le sommes des singes Bonobos) que des
idéologues funestes n’avaient fait
qu’appeler de
leurs vœux. Les nouvelles avancées de la technique
(manipulations génétiques et autres) ne feront
que
creuser ce fossé jusqu’à le rendre
infranchissable
à ceux qui, à force de talent et de sacrifices,
souhaiteraient le combler.
Un détail encore : le public
s’en fout.
Il se défonce, pour sa part, en ingurgitant des
kilomètres de pastis.
Berlin, encore
Quoi que l’on fasse, on se heurte toujours,
lorsqu’il est
question de sport, au moment où il s’est
révélé dans sa cruelle
vérité :
Berlin 1936 !
La culture de masse est née dans les stades et la
«
société du spectacle » qui va avec,
peut-être
aussi ; les premières salles de
télévision
collectives (fersestuben) gérées par les Postes
allemandes ont diffusé… les Jeux Olympiques de
Berlin.
Ensuite ? Ça risque de virer rengaine !
S’il n’est pas inutile de se souvenir, avec les
gauchistes
de base et les fins analystes du Monde diplomatique, que le
national-socialisme a été le premier
régime
politique à instrumentaliser le sport en beauté,
il est
plus difficile de comprendre pourquoi le sport, après avoir
servi tous les totalitarismes, est aujourd’hui le meilleur
allié de l’hyperdémocratie, et plus
pénible
de constater que soixante-dix ans après celles de
l’athlétisme et du nazisme, et sur le
même
territoire, il va falloir assister aux noces du football et de
l’ultralibéralisme dans le même
enthousiasme
crétin qui préside à ce genre de
resucées.
Tout être raisonnable sait, si ça
l’intéresse, que Sepp Blatter, patron de la Fifa,
est
aussi habile en détournements de fonds que
l’avant-centre
carioca en petits ponts ; que, tout comme si elle était
envahie
par une armée en campagne, on installe sur toute
l’étendue de la Germanie des bordels amovibles (on
importe
de Croatie, à cette occasion, la main
d’œuvre
idoine) à seule fin de soulager les supporters
frustrés
par la défaite de leur équipe favorite ; que
l’humanité va communier un mois dans une religion
(sans
Dieu évidemment) un tantinet grotesque avec la
bénédiction d’Olivier Besancenot, et
s’empoigner aux comptoirs dans des querelles byzantines : le
latéral guatémaltèque
était-il ou non
hors-jeu ? En gros, qu’il va falloir quelque temps faire
l’impasse sur l’intelligence. Mais comment, sans
risque
d’être lynché, ramener
l’arrêt de la
carrière de Zinedine Zidane à des proportions
décentes et non pas à une « perte pour
l’humanité tout entière »
(Florentino Perez,
ancien président du Real de Madrid) ? Comment interdire le
rêve aux foules ? Surtout lorsque leurs châteaux en
Espagne
consistent à vouloir porter les mêmes
chaînes (en
or) que David Beckham, piloter un 4X4 aux vitres fumées
(jantes
alu), arroser à intervalles réguliers un ficus
blond
(90-60-90) dans une chambre décorée par Versace,
alors
que le seul luxe qu’elles peuvent se permettre
d’ordinaire
est de passer un week-end au Formule 1 de Laval.
L’esprit critique manque de supporters pour peu que
l’on
compare son kop à celui de n’importe quelle
équipe
de division minuscule ; il ne peut rien contre les
intérêts en jeu en la circonstance, qui sont
pharamineux
puisqu’il s’agit de millions de millions
d’euro-dollars et de rien moins que de cohésion
sociale.
Que demande le peuple ? Du pain et des jeux !
Refrain connu…
Peu importe en définitive, on verra, peut-être, un
ou deux
bons matchs et à quoi bon se lamenter sur le sport devenu la
pire idéologie du siècle, le moindre coup franc
de
génie nous fera tout oublier et renverser notre plateau
repas
comme n’importe quel abruti de base.
La question n’est pas là.
En réalité, il y a plus préoccupant
que distinguer
ce qui dans le sport est pure aliénation ou mesurer en quoi
le
pouvoir utilise cet orviétan pour anesthésier le
peuple.
Ce qui est plus préoccupant saute aux yeux :
l’hyperdémocratie réussit là
où les
dictatures ont échoué, elle accouche du surhomme
qui
arbore le corps dont rêvaient Arno Brecker et Leni
Riefensthal
(en prime elle fait disparaître l’histoire et la
géographie, mais c’est une autre histoire), un
corps qui
est celui du sportif d’aujourd’hui. Aboli dans sa
perfection même.
Ce que la fiction et les totalitarismes avaient imaginé :
une
nouvelle « race » humaine, la science et la
technique le
rendent désormais possible. Le corps est la scène
où cette nature inédite fait son apparition, le
sport est
son laboratoire et les sportifs ses cobayes.
Comme le doping décuple les performances des
athlètes
(à tel point que le dopage est devenu constitutif du sport),
les
drogues (dé)règlent nos comportements ; les kids
yankees
font passer les tonnes de burgers qu’ils engloutissent avec
des
hectolitres de Ritaline, nous avalons des stères de
tranquillisants pour supporter le monde de rêve que nous nous
sommes créé. Bientôt les
thérapies
géniques prendront le relais et mettront fin, en ce qui
concerne
le sport, au ridicule d’une lutte anti-dopage toujours en
retard
d’une bataille. L’eugénisme dont il
n’était, jusqu’il y a peu, question que
pour le
condamner est plus ou moins pratiqué, plus ou moins admis.
Il
s’en faut de peu pour qu’on le
plébiscite.
Après tout, pourquoi pas ? Tout ce qui est possible se doit
d’être réalisé.
Le problème étant que devant tant de merveilles,
il
manque de se poser la question d’une nouvelle morale qui
pourrait
mettre de l’ordre et du sens dans le monde
d’Hyperman,
celui où les chimères seront ordinaires,
l’humanité sans mémoire, les sexes
confondus,
l’hérédité produite par
l’opinion,
l’individu réduit à ses
gènes,
l’esprit défait, mais le corps parfait. Je
n’en vois
pour ma part qu’une seule, une morale
génétiquement
modifiée.
Qu’on leur foute la paix !
Le Kabyle sort de ses gonds, le mennonite se shoote, qu’en
pensez-vous ? Voilà donc les deux sujets proposés
à notre réflexion cet été,
cela nous change
du sudoku et nous plonge dans la même perplexité.
Ce sont
des sujets d’importance, on se doit donc d’y
déployer des trésors d’intelligence et,
lorsque
celle-ci manque, appeler à la rescousse une
alliée de bon
aloi, amphibie et submersible à la fois : la morale. Et en
morale, tout le monde en connaît un rayon, c’est
connu ;
personne n’en ignore les règles et chacun les
applique
avec soin, donc nous pouvons tous y jouer, ce qui est rare. Il existe,
néanmoins, des spécialistes reconnus : les
médiatiques qui sont spécialistes de tout, de
canicule ou
de cyclisme suivant les fluctuations de la pression
atmosphérique et du calendrier sportif, mais surtout des
moralistes d’envergure, croyants et pratiquants à
la fois.
Sur cette scène ou Kant et Spinoza brillèrent
naguère, amateurs et professionnels se succèdent
pour
déclamer la même rengaine : perdre son sang-froid
sur une
pelouse est intolérable, se droguer en altitude est
dégueulasse. D’accord ! Mettons, mais pourquoi ?
Je
suppose parce que les sportifs doivent être des saints, et
que
donc en tant que tels ils sont contraints à la
sainteté,
ou des héros, donc forcément
héroïques. Aux
USA, on parle à leur sujet de « role-model
» (Mike
Tyson, O.J. Simpson)… d’exemple quoi ! pour la
jeunesse
bien sûr puisque la vieillesse a juste besoin de se vaporiser
d’eau fraîche à intervalles
réguliers et de
stationner appuyée sur son déambulateur deux
heures par
jour dans un centre commercial climatisé. Il faudrait donc
que,
pour des salaires démesurés (c’est le
marché) et une espérance de vie
écourtée
(c’est la vie), les sportifs supportent que l’on
traite
leur mère de sale pute à moins qu’ils
n’escaladent à la vitesse d’une
mobylette au galop
avec une hanche nécrosée cinq cols sur le grand
plateau
dans la même journée avant de répondre
en souriant
aux questions de Gérard Holz et ce sans le secours de la
pharmacopée adéquate. Ce qui, vous
l’avouerez, fait
trop pour un héros et beaucoup pour un saint.
Cette belle unanimité donne la nausée. En amont,
elle
patauge dans l’ignorance, en aval elle démontre le
mépris qu’il est habituel de porter aux esclaves
et aux
services qu’ils nous rendent. Comment, en effet, lorsque
l’on a un peu de bon sens, imaginer une seule seconde que les
sportifs actuels (et pas seulement les cyclistes) peuvent exercer leur
métier dans ses conditions actuelles sans avoir recours aux
drogues ? La plus grande partie de l’humanité y a
recours
pour seulement pouvoir supporter ses conditions d’existence ;
dans cette mesure, pourquoi se droguer serait-il mal ? C’est
même remboursé par la
sécurité sociale ! Et
à juste titre. Pourquoi les sportifs
n’auraient-ils pas
les droits des malades puisqu’il faut être malade
pour
faire ce qu’ils font, puisqu’ils sont malades ?
Que l’on s’interroge sur le sport, sur la place
démesurée qui est la sienne, sur le fait
qu’il est
le meilleur allié du libéralisme après
avoir
loyalement servi tous les totalitarismes, qu’il soit devenu
la
pire idéologie du siècle, pourquoi pas, mais que
l’on cesse de jouer les vierges effarouchées sous
prétexte que le Kabyle disjoncte ou que le mennonite se
charge.
Comment pourraient-ils faire autrement ? Et pourquoi voudrait-on
empêcher les sous-prolétaires de
réaliser leurs
rêves : une 4 X 4 chromée, un jacuzzi en marbre
des
Pyrénées et la blonde en silicon(n)e qui va avec ?
Si j’étais sportif professionnel,
j’assimilerais
cette campagne d’indignation feinte à une entrave
à
la liberté du travail ; elle repose, comme toutes les
manifestations moralistes de ce genre, sur une hypocrisie effroyable :
tout le monde sait (que l’on ne fait pas le Tour de France
à l’eau claire par exemple), mais
lorsqu’il est
impossible de faire semblant de ne plus savoir, tout le monde
s’indigne ; tout le monde exige des sportifs des performances
qui
nécessitent l’emploi d’adjuvants
chimiques, mais
tout le monde les condamne lorsqu’ils obéissent.
Ces allers-retours entre adoration et indignation doublent les
bénéfices de ceux qui en font leur
métier : la
veille de la finale, Zinedine Zidane est le type le plus «
cool
» de la planète, le lendemain, la banlieue ne
l’a
pas quitté (ce qui n’est pas contradictoire,
c’est
en banlieue que l’on trouve les types les plus «
cools
» de la planète qui ne s’indignent pas
de «
raisonnements » semblables) ; les performances et les
contre-performances (à moins que ce ne soit le contraire)
successives de Landis sont le signe que le Tour est redevenu propre
avant d’être celui qu’il est toujours
sale.
On se prosterne et puis on lynche.
Tous les idolâtres qui exigent que Zidane soit Allah et
Landis
Dieu le père sont, par ailleurs, les adeptes de la catharsis
sous-péridurale, les partisans de l’orgasme
garanti sur
facture et du coup de foudre à heures fixes. Des ignorants,
des
négligents et des crédules,
c’est-à-dire
ceux qui font le Mal dans le monde. Ce sont les dévots
d’une religion sans Dieu, le sport, les adorateurs du
spectacle.
Nous (presque) tous qui voulons le beurre, l’argent du beurre
et
sodomiser la crémière sous les applaudissements
du
crémier, de préférence sur une
chaîne
hertzienne à une heure de grande écoute.
Et pendant ce temps-là un rapport souhaite
légaliser ce
que l’on appelait jusqu’ici « clonage
thérapeutique » (passible de sept ans de prison
depuis
2004), que l’on appellera désormais «
transfert
nucléaire somatique », ce qui est beaucoup plus
rassurant
; peut-être que les découvertes légales
de la
génétique mettront enfin un terme à
toutes ces
vaines polémiques sur le dopage puisqu’elles le
rendront
indétectable.
On le souhaite. Pour le sport et pour les sportifs. Pour les
équipementiers et les laboratoires. Pour
l’humanité
dans son ensemble.
La boxe, oui ; la violence, non !
Kirk est bien d'accord !
Régulièrement, un boxeur meurt. Les plus cabotins
d’entre eux choisissent de le faire sur le ring ; les plus
discrets à l’hôpital, après
quelques jours de
coma. Et l’on voit refleurir aussitôt
l’éternelle polémique : “Doit
on
tolérer cela ?” S’affronter en un
sempiternel
débat les éternels partisans d’une
morale et de son
envers. Chacun drapé dans les plis d’un humanisme
de bon
aloi, à coups d’arguments auxquels son adversaire
se
montrera délibérément sourd.
Ceux à qui la boxe
répugne (ils
préfèrent le golf, la voile et le tennis) ont
beau jeu de
dénoncer, à propos de ces combats mortels, la
barbarie du
spectacle qu’offrent deux individus animés
volontairement
des plus sinistres intentions l’un vis-à-vis de
l’autre, sous les encouragements d’un public
hystérique. Ils sont en général,
aussi,
opposés à la chasse, à la corrida,
à toutes
les activités où le sang est trop visible, qui
rappellent, avec trop d’évidence, que
l’homme peut
être un redoutable salopard. Comment ne pas — dans
le fond
— être d’accord avec eux,
malgré le peu de
compréhension qu’ils ont de la catharsis et de ses
nécessaires effets ?
Les partisans du “noble
art” (qui sont
souvent juge et partie) leur rétorquent que tout
ça
c’est bien joli, mais que ça ne date pas
d’hier, que
leur idéalisme bêlant est cousu de fil blanc et
puis,
qu’après tout, la boxe n’est pas plus
dangereuse que
: le parapente, le ski nautique ou le rugby. Vient alors le moment si
redoutable où l’on s’affronte
à coups de
statistiques comme si l’exposé de colonnes de
chiffres
allait faire ressusciter un seul disparu. En face de ceux qui peuvent
vite, aux yeux du standard de SVP convoqué pour la
circonstance,
apparaître comme des intégristes proches de la SPA
et de
la Fédération végétarienne,
les partisans
du “noble art” plaideront pour une raisonnable
humanisation
de la boxe à base, essentiellement, d’une
médicalisation et d’une surveillance accrues.
C’est
bien tout ce que leur matérialisme libéral
concédera à l’idéalisme
dirigiste des
adversaires de la boxe.
Il faut renvoyer ces
adversaires-là dans leur
coin. Après tout, si l’on veut supprimer la boxe,
il
suffit de supprimer les conditions qui permettent son existence et qui
rendent sa pratique si séduisante aux
désespérés de la terre. Personne ne
s’émeut des peintres qui tombent de leurs
échafaudages pour pas beaucoup plus que le SMIC
D’un autre
côté, on aura beau faire, il n’y a pas
à
tortiller, un coup de poing de poids lourd c’est cinq tonnes
qui
dégringolent et le cerveau du type d’en face qui
fait
amortisseur.
Match nul ! Ils ne nous proposent, tout
compte fait,
que de choisir entre une version scandinave et une version
computérisée du symbolique. Ils sont les
représentants médiatiques d’une vision
historiciste
de la boxe où chaque clan figurerait un stade plus ou moins
avancé du Progrès où les notions de
sacrifice et
d’héroïsme s’effaceraient,
d’où la
violence serait soit exclue, soit rendue supportable. Car la boxe est,
bien sûr, indéfendable, c’est pour cela
qu’il
faut la défendre. Sa contemplation est ignoble,
c’est pour
cela qu’il faut regarder les combats qu’elle nous
propose
les yeux grands ouverts. Elle a à voir avec le
sacré ou
du moins avec des recoins sombres de l’âme, le Bien
et le
Mal, des sentiments enfouis, la souffrance, la folie, des
émotions étranges, le sublime et le grotesque ;
le temps
et le Destin, donc la mort.
Les boxeurs sont
l’équivalent viril des
prostituées : des sacrifiés qui fascinent et
repoussent
à la fois. C’est leur rôle. Ils purgent.
La mort fait partie
intégrante de la boxe,
elle est l’élément central de la
tragédie
qui se joue sur le ring et que tout boxeur qui est jamais
“monté” a défié en
toute conscience ou
pas. C’est ce qui fait de lui, quel qu’il soit, un
héros. Alors, qu’un boxeur meure, c’est
la garantie
que le spectacle est tout sauf virtuel, comme il faut qu’un
Senna, de temps à autre, perde la vie afin que le cadre
rassasié n’ait pas l’impression
d’assister,
sur son écran, à une partie de Scalextric.
Une devinette pour terminer :
“Slimane fait de
la boxe et Rachid du ‘rodéo’, qui aura
des ennuis le
premier ?” Réponse : Rachid. Le 7 avril 1993
à
Wattrelos un policier lui a logé une balle dans la
tête.
Quatre jours plus tôt, Slimane Ardjouni, son
frère,
devenait champion de France amateur poids léger.
Souhaitons-lui
bonne chance ! Le malheur ne prend pas toujours qu’un enfant
sur
deux aux familles prolétaires. En avril 1994 Bradley Stone
mourra des suites de son combat pour le titre britannique des
super-coq, son frère était mort quelques mois
plus
tôt… d’overdose.
“C’est la vie
!” comme disent les
Pharisiens devant les tombes que l’on referme. Une vie
semée d’embûches que les humanistes ne
supposent pas.
BOXE
God Save The Queer
(Mamco, Genève, 2002)
Mendy contre Saint Jean Baptiste
Il est des femmes trop belles qui n'enflamment pas le désir
et
des boxeurs trop parfaits qui n'enthousiasment pas les foules. Mendy
fait partie de cette catégorie, comme autrefois Loucif
Hamani
(pulvérisé physiquement par Marvin Hagler comme
Marvin
Hagler sera mentalement pulvérisé par Ray Sugar
Leonard).
Dans la vie, jamais un mot plus haut que l'autre. Sur le ring, un
ensemble de qualités exceptionnel. S'il perd, on peut
compter
sur lui pour analyser parfaitement les raisons de sa
défaite,
s'il gagne, il se contentera de faire l'éloge de son
adversaire.
A l'arrivée, on pourrait presque le confondre avec un joueur
de
tennis du genre de Forget.
On l'a dit fragile, il s'est endurci, on
a
critiqué son physique un peu juste, il a forci,
jusqu'à
se forger un corps si beau qu'on le dirait dessiné.
Techniquement il est à Bénichou ce que Vialatte
est
à Sulitzer, mais Bénichou est fou,
tatoué,
percé de partout, il a été champion du
monde ou
challenger au titre une douzaine de fois. Jean-Ba n'est jamais
décoiffé et son short est toujours
repassé,
à force d'application, il a réussi à
faire oublier
qu'il était plus que doué. Après tant
de combats
pro il lui arrive parfois de retrouver la pureté des gestes
d'un
amateur.
A cause de tout cela, Mendy se retrouve
pratiquer,
seul, sans haine et sans violence, un tout autre sport que la boxe. Ce
qui l'intéresse c'est le "noble art", alors que tout cela
est
fini depuis belle lurette et que l'art c'est aussi la
démesure.
Ce qui ferait plaisir aux gens qui ont
de la morale
c'est que la vertu gagne ce soir dans un espace où le vice
est
si souvent récompensé. Pourquoi pas,
après tout ?
Ce ne serait pas si mal. Mais peut-être faut-il souhaiter
pour
cela à Mendy d'être plus fou et méchant
que
d'ordinaire. Pour être champion du monde il faut
être plus
sale nègre que bon black. L'adversaire pour Mendy ce soir
n'est
pas tant Gonzales, le champion en titre, c'est Saint Jean Baptiste.
C’est beau un Noir la nuit
La conférence de presse du combat Mendy/Lorcy, le 2 avril au
siège de Canal
+, ressemblait à la
pesée des
championnats d’Aquitaine amateurs à
Villeneuve-sur-Lot.
L’ambiance et la distribution, à peu de choses
près, étaient les mêmes : les hommes,
lorsqu’ils n’ont plus l’âge de
pouvoir se
mettre en short et d’enjamber les cordes, ont
forcé sur la
teinture à moins que ce ne soit sur la moumoute ; peu de
femmes,
mais souvent blondes ; les deux sexes ayant un goût
marqué
pour les bijoux en or : la chaîne avec un gant de boxe
suspendu,
les bagues mahousses, la gourmette avec le prénom
gravé.
Ils parlent fort ou tournent en rond en chuchotant à leur
portable : « J’suis en conférence de
presse…
Oui ! OK ! J’te rappelle ! » On
s’embrasse beaucoup,
ce qui ne veut pas dire que l’on s’aime…
loin de
là !
Ceux qui devraient être les
héros,
ceux, en tous les cas, qui vont prendre les coups, ferment leur gueule,
ils traînent leur force aujourd’hui inutile au bout
de
leurs bras ballants, malheureux, peut-être, de ne pas savoir
(pouvoir ?) parler. Pour se donner l’air utile ils sourient
vaguement en serrant les mains de tous les inconnus qu’ils
croisent. C’est dans ces moments-là que
l’on se rend
compte, plus que d’habitude, que le véritable
pouvoir et
donc la véritable violence, c’est la parole qui la
dispense.
Mendy et Lorcy ne sont pas assez
charismatiques,
à moins qu’ils ne soient trop modestes, pour se
mêler de faire mousser ce qui se passera entre eux sur le
ring le
10 avril ; ils ont laissé ce rôle à
leurs
entraîneurs. Ouamri a fait la grande gueule (il est
doué
pour ça), Acquaviva (qui ressemble de plus en plus
à Tony
Curtis) a joué le contre ; leurs boxeurs ont
compté les
points. Lifa et Wartelle ont joué les seconds
rôles, Thiam
a balbutié quelques mots, Akim Tafer avait sommeil, les
Slaves
fraîchement importés ont carrément
fermé
leur gueule. Qu’ils jouent les agneaux du sacrifice ou
qu’ils soient destinés à remettre les
pendules
à l’heure, peu importe, ils ne sont pas encore
habitués à ce cinéma… le
capitalisme est un
long apprentissage.
Pour tout dire, l’ambiance
n’était pas très électrique
alors que
l’affiche promet un championnat du monde (Mendy/Lorcy), deux
championnats d’Europe (Girard/Shkalikov et Thiam/Szabo), un
championnat de France (Lifa/Wartelle) et le retour d’Akim
Tafer
contre un Ukrainien classé n°6 par la WBA.
Même Canal
+ a décidé de doper sa
retransmission en
diffusant, en
fin de soirée, le championnat du monde WBO des poids plume
entre
Prince Naseem Hamed et Paul Ingle. Il est vrai que « Nazz
»
ne recule devant rien pour faire le spectacle, il monte sur le ring
dans des accoutrements invraisemblables, accompagné par une
troupe de figurants relookée par Jean Paul Gaultier, le tout
noyé dans les fumigènes,
l’éclat des lasers
et une ligne de basse à faire exploser le tympan
d’un
raver chevronné. Mendy attifé de la sorte
mourrait de
honte.
Depuis plus de quinze ans Jean-Ba monte
sur le ring
coiffé à la perfection, le short
repassé, et
s’applique à en redescendre dans le même
état, le lundi, il travaille à Cora comme
magasinier. Pas
un gramme de graisse n’encombre le jeu de ses muscles, il
ressemble à un écorché pour
planche
d’anatomie à moins que ce ne soit à un
mannequin
anorexique. Il parle de « match » et non de
« combat
», analyse du même ton tranquille victoire ou
défaite, proclame partout que ce qui lui importe
c’est la
« belle boxe », le « noble art
» alors que tous
ces beaux discours lui ont fait perdre plus de combats qu’il
n’aurait dû. Pour tout dire, il a une nette
tendance
à descendre du ring pour se regarder boxer. La seule chance
de
Lorcy sera de bousculer ce type un peu trop propre sur lui en lui
imposant une boxe « sale », celle où la
manière importe peu, où gagner veut dire
détruire.
Encore faudrait-il qu’il en ait les moyens, certes Mendy
même contre un adversaire dénué de
punch comme
Sicurella frôle la rupture à un moment ou
à un
autre du combat, mais Lorcy qui a
bénéficié
d’une carrière soigneusement
aménagée est
désavantagé en poids, en taille, en allonge et en
expérience. Il semblait même, au cours de la
conférence de presse, avoir intégré sa
défaite ce qui n’est jamais très bon
signe. Pire,
alors qu’il a dix ans de moins que Mendy, la suite de sa
carrière plus que celle du champion en titre
dépend de
l’issue de ce combat : on ignore toujours s’il a
physiquement digéré les deux combats difficiles
qu’il a livrés contre Castillo et sa
défaite contre
Alexandrov. Si ce n’est pas le cas, on pourra nourrir
à
son égard les regrets qu’il est d’usage
d’avoir pour ceux qui n’ont jamais
été que
des espoirs. En l’occurrence, dans quelques
années, si
rien ne s’est passé de positif dans sa
carrière, on
pourra dire de lui : « Il aurait pu rencontrer De La Hoya en
finale des Jeux Olympiques ! T’imagines ? »
J’imagine, mais la boxe qui est si propice aux
rêves est
aussi le sport où la réalité gagne
toujours et la
réalité, c’est qu’Oscar est
champion du monde
depuis perpète, pas « Bobo ».
La réalité,
c’est les choses
sérieuses et les choses sérieuses,
c’est Michel
Acariès qui en a le mieux parlé pendant cette
conférence de presse un peu molle : « Ils feront
ce que je
leur dirai… » (sauf Wartelle qui fait ce que lui
dit Don
King), a-t-il déclaré à propos des
boxeurs
présents.
Imagine-t-on Mendy, un jour, dire des
Acariès
: « Ils feront ce que je leur dirai…» ?
On peut toujours rêver
!
Scène de genre
La scène se passe dans le hall de Canal + avant la
conférence de presse du combat Lorcy/Cano. Les acteurs sont
deux
boxeurs russes affûtés comme des lames, mais avec
la peau
de ceux qui mangent trop de charcuterie de mauvaise qualité
et
celui qui est, peut-être, leur « agent »
qui fait une
tête de plus qu’eux, porte des Ray-Ban et un
blouson Bomber.
Bomber : You have shorts ?
Premier Russe : …
Bomber : Shorts…
jackets… you have ?
Premier Russe : …
Bomber : You have shorts ?
Deuxième Russe : …
Bomber : Shorts… what color
you want ?
Deuxième Russe :
Blue…
Bomber : All blue or…
Deuxième Russe : Black ! Blue
or black… blue.
Premier Russe : …
L’un des Russes
s’appelle Alexandrov, la
dernière fois qu’il est monté sur un
ring, il en
est redescendu sur une civière. Michel Acariès
l’embrasse comme du bon pain ; comme Alexandrov est peu
couvert
(le Russe n’est pas frileux), il craint qu’il
n’attrape froid. Les frères Acariès
adorent les
boxeurs, ils se préoccupent de leur santé comme
s’ils étaient leurs propres enfants…
S’ils
ont bon appétit ? S’ils ne sont pas
enrhumés ?
S’ils sont allergiques aux acariens ? Il faut bien
reconnaître que les boxeurs ne leur sont pas toujours
reconnaissants, mais les Acariès sont ainsi faits
qu’ils
ne leur en veulent même pas, c’est plus fort
qu’eux :
ils adorent les boxeurs et pour le leur prouver, ils les embrassent.
Lorsqu’un journaliste demande
à
Alexandrov si tout va bien, il lui répond : « Good
!
Everything good ! Very good ! »
Je ne sais pas pourquoi ça me
rappelle cet air de rap :
Good shorts ! Good jacket ! Good scanner !
All is good ! Very good !
Everything all right !
Blue, black, blue, I’got the blue
Ave Cæsar (Palace) !
Morituri (en sursis) te salutant !
Sauveur ? Non… René !
Lorsque l’on veut réussir dans la boxe, mieux vaut
avoir,
enfouie dans un recoin de son âme, la plus grosse frustration
possible, quelque chose à prouver, une revanche à
prendre. Les adultes ne se rendent pas compte qu’avec une
réflexion de traviole ils peuvent sceller le destin
d’un
enfant, décider d’une vie, changer
l’histoire pour
peu que le môme s’appelle Napoléon (sale
rital !),
Albert Cohen (sale juif !) ou Cassius Clay (sale nègre !).
La vie d’Acquaviva
s’est
décidée comme ça : «
T’as vu comment
t’es foutu ? » lui a fait, un jour, un prof de gym
maladroit. Il y a des gosses sur qui la réflexion va glisser
comme la pluie sur les plumes du canard et d’autres que cela
va
poursuivre toute leur vie… À tel point que
l’on se
demande si, aujourd’hui encore, Acquaviva ne serait pas
capable
de faire une connerie s’il se retrouvait dans la
même
situation et devant le même défi. Pour tout
arranger, la
famille Acquaviva vient de Tunisie, autant dire
qu’à
Saint-Dizier on trouve que le petit a un drôle
d’accent,
que lorsqu’il récite La Fontaine et Victor Hugo,
ça
prend aussitôt un tour comique… «
C’est plus
fort que moi m’sieur ! C’est marrant comme il parle
!
»
Le môme rachtok’ va
donc faire de la
boxe. Une assez jolie carrière même : bataillon de
Joinville, champion de France 1974, dix sélections
internationales. Manque de pot, il est poids coq et la
catégorie, ces années-là, est
dominée par
un autre rital plus doué que lui, Aldo Cosentino. Ils se
rencontreront tellement souvent qu’ils deviendront, pour un
temps, les meilleurs amis du monde.
Au bout de cent combats, Acquaviva en
aura marre de
se demander ce qu’il fout sur un ring et décide
que
d’autres à sa place répondront,
désormais,
à cette question destinée à rester
sans
réponse. À partir de 75, il encadre les
équipes de
France junior et senior ; conseiller technique régional
détaché au bataillon de Joinville puis
entraîneur
national, il gravit tous les échelons de la
hiérarchie
jusqu’à ce qu’on lui confie la
responsabilité
de la préparation olympique. Il part à Barcelone
avec
Wartelle, Lifa, Benajem, Lorcy et Aouissi et même
s’il en
revient sans médailles, les résultats sont
suffisamment
encourageants pour qu’en septembre 92 Acquaviva passe avec
armes
et bagages au sein de la section boxe du PSG Charles Bietry en est le
président, Canal
+ est derrière ; gros moyens
donc et
ambitions affichées : mettre sur pied une écurie
de
boxeurs professionnels intégrée à la
chaîne
qui se veut incontournable dans tous les domaines où il y a
de
l’image et de l’argent à
faire. Les
résultats obtenus, malgré une opposition
immédiate
entre Bouttier et Acquaviva, seront suffisants (Acquaviva sera le
premier entraîneur français à compter
quatre
champions de France la même année) pour que Canal
prolonge
cinq ans une expérience qui devait en durer deux. La
chaîne préférera, en
définitive, se
séparer de la structure qu’elle avait mise en
place pour
choisir d’axer sa politique sur les combats de prestige avec
Tyson comme locomotive et Don King sur le tender.
La période dorée
est finie, s’il
reste manager (il était celui de Julien « Bobo
»
Lorcy lorsqu’il a été sacré
champion du
monde aux dépens de Jean-Ba’ « Bohringer
»
Mendy), consultant pour Pathé,
Acquaviva revient
à la
base : prof’ au collège Jean-Moulin
d’Aubervilliers.
Lorsqu’il en parle, on le sent frustré de ne pas
pouvoir
en faire davantage, c’est à dire : mettre tous les
collégiens de banlieue et d’ailleurs sur le ring,
qu’ils puissent se rendre compte de la
réalité et
des vertus nécessaires entre 12 cordes. Il voudrait du
temps,
des hommes à son service, des subventions à la
pelle, du
matériel en pagaille et tout gérer, bien
sûr, comme
un PDG son empire. Sa générosité
l’aveugle
quelquefois, sa naïveté touchante
mêlée
à son ambition et à son goût pour la
Gloire, aussi.
Ce qu’il voudrait, plus que tout, c’est la
reconnaissance
(les palmes académiques, c’est pour
bientôt).
Tous les boxeurs sont des
rêveurs et Acquaviva
a été boxeur avant d’être
apparatchik. De
s’imaginer pouvoir imposer les idées
qu’il croit
être les siennes et qui sont marquées des
inévitables contradictions du système dans son
ensemble,
il en vient à oublier la réalité,
surtout celle
des rapports de force qui lui échappent. C’est
là
son moindre défaut : il pense sincèrement pouvoir
changer
le monde tel qu’il est par les moyens désuets des
inventeurs pour concours Lépine, des
bénévoles et
des laissés pour compte. Ce sont ceux, griffonnés
sur des
dossiers de presse merdiques, qui restent à une Utopie
touchante
: la leur… Mais, au détour d’une phrase
indignée, la langue de bois, tout d’un coup,
laisse la
place au silence, aux aveux et aux larmes qu’il faut faire
semblant de ne pas voir. Si René veut tant « faire
le bien
» autour de lui, c’est qu’il
n’a pas tellement
réussi à le faire « près
» de lui et
que toutes ces réussites accumulées
complaisamment
récitées, alignées comme des
trophées dans
la vitrine d’un living de banlieue, ne pèsent pas
grand-chose en regard de cet échec.
Peut-être que pour cela il
n’aurait pas
dû laisser tomber son vrai prénom (dont il trouve
qu’il faisait trop mafioso) : Sauveur.
Les cérémonies d’Oscar
Le monde de la boxe aime bien les contes de fées : le voyou
repenti, le sale type qui rencontre Dieu au détour
d’un
vestiaire, l’enfant du ghetto qui finit milliardaire ; les
scénarii à la Spielberg filmés par
Walt Disney au
travers d’un objectif baigné de vaseline. La vie
d’Oscar de la Hoya pourrait fournir matière
à deux
ou trois histoires de ce genre. Il est né à East
Los
Angeles, un ghetto où les Bloods et les Crips
s’étripent comme des chiens enragés
dans
l’arrière-cour de chez Pal pour un bandana de
travers. Son
père a fait de la boxe, Oscar sera boxeur ; il adore sa
mère et sa mère l’adore ; elle mourra
du cancer
juste avant qu’il remporte la seule médaille
d’or
des USA aux JO de Barcelone contre l’allemand de
l’est qui
lui a infligé une des cinq défaites de son
palmarès amateur qui compte plus de deux-cent victoires.
Il passe professionnel dans la
foulée avec un
contrat sans précédent dans la poche, il est
champion du
monde de super-plumes pour son douzième combat ; pour le
quatorzième, il prend le titre des légers puis
celui des
super-légers ; il est aujourd’hui champion du
monde des
welters. Son rêve avoué est
d’être champion du
monde dans six catégories différentes (manquent
les
super-welters et les moyens) avant de reprendre des études
d’architecture à
l’Université. Rien ne dit
qu’il n’y arrivera pas : il est
considéré
comme le meilleur boxeur en activité à ce jour,
toutes
catégories confondues.
Financièrement, il
n’a pas à se
plaindre non plus, ses bourses se chiffrent en millions de dollars,
pour arrondir ses fins de mois il tourne des publicités pour
Mennen et pour Levi’s. Il est propriétaire
d’une
villa à Bel Air avec une cave de 3 000 cigares
(c’est,
actuellement, plus qu’une écurie de voitures
allemandes ou
un jacuzzi au Perrier goût citron, le comble du chic) et une
salle de projection privée ; d’une maison
à Big
Bear Lake où il s’adonne au golf sur son practice
et
s’entraîne dans le gymnase qu’il a fait
construire et
d’une autre résidence à San Lucas
(Mexique).
Les fées se sont
penchées sur son
berceau, Oscar a tout : la Gloire, l’argent et les femmes, il
pourrait être le Prince charmant de la boxe, le nouveau
Robinson,
le nouveau Leonard : gueule d’ange, les jambes
d’Ali et les
poings de Duran ; au lieu de cela, le milieu de la boxe tord le nez et
fait la fine bouche… On le traite avec un soupçon
de
mépris de : « golden boy ».
Qu’est-ce qui cloche et que
lui reproche-t-on
? Sa jolie gueule ? De n’être jamais
dépeigné
? Son insolente facilité ? Ses trois préparateurs
physiques ? Sa morgue ? Son indépendance (il a pris comme
managers, au début de sa carrière, avant de
s’en
séparer, un avocat et un promoteur de rock and
roll, il
est associé fifty-fifty avec son promoteur Bob Arum avec
lequel
il négocie ses contrats au coup par coup) ? Ses shorts
à
la coupe délibérément classique ou au
contraire
l’orchestre de mariachis qui l’accompagne ? Les
hordes de
jeunes filles qui hurlent à chacune de ses apparitions comme
à celle de n’importe quel boy’s band ?
De manquer de
panache ? De ne rencontrer que des adversaires faciles ? Tout cela,
bien sûr et bien d’autres choses encore,
même si ces
reproches ne sont pas toujours justifiés. On l’a
vu
saigner, on l’a vu marqué, on l’a vu sur
le cul ; il
a rencontré ce qui se faisait de mieux dans les
catégories qu’il a traversé : Genaro
Hernandez,
Rafael Ruelas, Jesse James Leija, Julio Cesar Chavez, Miguel Angel
Gonzalez (alors invaincu), Pernell Whitaker, « Bazooka
»
Quartey. Certes, pour beaucoup, il n’avait pas vraiment
gagné contre les deux derniers et il a rencontré
des
boxeurs qui n’avaient rien à faire là,
mais un
champion peut se permettre de souffler un peu… Rien ne
l’oblige à prendre toujours tous les risques.
La raison de cette défiance
est à
chercher ailleurs. En réalité, de la Hoya est
trop
« chicano » pour les américains et trop
américain pour les « chicanos ». La
communauté mexicaine, la plus grosse minorité de
Californie (à tel point qu’elle est majoritaire)
aime les
guerriers, les boxeurs durs qui sentent la bière, la poudre
et
la poussière, les Duran, les Chavez. La boxe pour les
anciens
aztèques a quelque chose à voir avec les
sacrifices
humains, les charges de Pancho Villa et celles d’Emiliano
Zapata.
Lorsqu’il a rencontré Chavez (Julio Cesar comme
l’Empereur, Cesar Chavez comme le leader syndical) elle
était derrière le vieux champion porteur des
valeurs
machistes qui sont les siennes (« Je frappe,
j’encaisse et
j’ai quelque chose en plus : les cojones, avait
déclaré Chavez avant leur premier combat ; en
clair, ce
de la Hoya n’est qu’une petite tapette et je
m’en
vais lui coller les tripes à l’air !). Il
n’empêche, les deux fois Chavez perdra avant la
limite et,
pire, la dernière, il restera dans son coin rappelant aux
spectateurs le No màs ! de sinistre mémoire
prononcé par Duran devant Leonard. Les pèones ne
lui
pardonneront jamais d’avoir humilié leur idole
à
son propre jeu (une tapette avec des couilles, on n’a jamais
vu
ça !). La classe moyenne américaine, de son
côté, le voit comme une menace qui se
précise :
celle de l’émergence d’une
communauté. De la
Hoya, à ses yeux, représentera toujours le danger
que
font courir aux petits blancs les métèques trop
doués. Pour les yuppies auquel on l’assimile avec
mépris, n’en parlons pas : il restera toujours,
même
s’il adopte leur style de vie et se plie à leurs
valeurs,
un rastaquouère et un parvenu.
Avant de finir (ce sera le premier
combat du
siècle du siècle qui vient) par rencontrer Felix
Trinidad
(qui vient d’infliger sa première
«vraie»
défaite à Whitaker) et de gagner dans la
souffrance et,
peut-être, dans la défaite l’admiration
et
l’estime de tous, Oscar rencontre le 22 mai à Las
Vegas,
Oba Carr, un bon boxeur qui vient de battre aux points le vieux Randall
(le premier «vrai» vainqueur de Chavez). Oba Carr
ne frappe
pas (28 victoires avant la limite sur 51 combats), mais la rencontre
devrait être intéressante, même si Oscar
part
archi-favori. Si tout se passe comme prévu, personne ne
l’aimera davantage à la fin du combat («
C’était prévu ! Quartey
l’avait battu !
Randall ? C’est plus personne ! »), si le combat
contre
« Bazooka » a laissé des traces et que
Carr en
profite, la côte du « golden boy » peut
remonter… La Bourse a ses mystères !
L’amour
d’un peuple aussi…
De là à se laisser
battre, il y a de la marge !
P.-S. Walter Cowans Jr voulait rentrer dans le Guiness Book comme
le
boxeur ayant disputé le plus de combats de
l’histoire de
la boxe. Sur les 129 combats qu’il avait disputés
sous son
vrai nom (auxquels il faudrait ajouter quelques dizaines sous des noms
d’emprunt), il en avait perdu 102. Il avait coutume de dire :
« Plus je perds de combats, plus j’en fais !
» et il
rajoutait : « Je descends pour que les autres montent !
»
Il faisait partie de ce que l’on appelle les «
tomato can
», ces boxeurs qui sont chargés
d’enrichir le
palmarès de ceux dont on a décidé
qu’ils
deviendraient des champions et qui parfois y arrivent, on peut appeler
ça, aussi : « lumpen-prolétaire
» ;
c’est une question de vocabulaire. Le 12 mai, Walter Cowans
Jr
s’est suicidé chez lui à Milwaukee dans
le
Wisconsin.
Ça faisait trop longtemps qu’il voulait regarder
la mort en face. C’est fait.
So long pal !
Le nègre émissaire
Il y a deux sortes de gens qui traînent autour des rings :
ceux
qui aiment les boxeurs et ceux qui aiment les vainqueurs. Don King fait
indéniablement partie de la dernière
catégorie. Il
a commencé sa carrière de promoteur, et il s'en
vante, en
conduisant la limousine de Joe Frazier, quelques heures plus tard il
tenait le volant de celle de son vainqueur : George Foreman. On peut en
déduire que Don King est un type dont il faut se
méfier
si l’on laisse tomber sa savonnette dans les douches.
C'est en souvenir, sans doute,
de ce
temps-là qu'un contrat qui lie un boxeur à Don
King lie
aussi, plus ou moins, son adversaire… on ne sait jamais ce
qui
peut arriver ! Un post-scriptum spécifie que, si son
champion
est battu, Don King est intéressé à la
première défense du nouveau champion. C'est cette
finesse
juridique qui a récemment coûté 200 000
dollars
à Franck Tiozzo, organisateur du dernier combat de son
frère Fabrice qui avait, quelques mois plus tôt,
conquis
le titre des mi-lourds aux dépens de Mike McCallum (par
ailleurs
déclaré positif au contrôle antidopage,
mais absous
par la WBC, la fédération aux ordres de Don
King). Cela
peut sembler surprenant, d'habitude on ne part jamais avec le beurre et
l'argent du beurre après avoir violé la
crémière, mais les contrats que l'on signe avec
Don King,
mieux vaut en lire toutes les lignes, y compris celles
écrites
en tout petit au bas de la dernière page, un peu comme il
est
recommandé de le faire soi-même lorsque l'on
épluche son contrat d'assurance.
C'est justement en jouant au
plus fin avec la
Lloyd's que King a failli trébucher il y a quelques mois.
Pour
une obscure affaire de prime d'assurance empochée vite-fait
(350
000 dollars tout de même… il n’y a pas
de petit
profit), Don King risquait 45 ans de prison, un peu à la
manière dont Al Capone était tombé
pour une banale
affaire de fraude fiscale. La justice américaine a des
subtilités qui peuvent vous rattraper au tournant. Il faut
croire que ce King-là n’est pas le roi des Kongs,
puisque
l'affaire s'est terminée par son acquittement et que les
avocats
de la City qui n'ont, pourtant, pas la réputation
d'être
manchots sont retournés à leurs chères
études. Détail amusant, le rôle
d’Eliott Ness
était tenu dans cette affaire par l’un de ses
anciens
collaborateurs : Joseph Maffia. Ça ne s’invente
pas…
Ce
n'était pas, bien sûr,
la première fois que Don King avait affaire à la
justice.
En 1954, meurtre, “légitime
défense”.
Acquitté. Douze ans plus tard, rebelote, “homicide
involontaire”. Total : deux morts, quatre ans de prison. En
garçon intelligent, Don King eut vite fait de comprendre que
les
jeux clandestins comportaient trop d’aléas et la
boxe lui
apparut comme un terrain plus propice à
l’éclosion
de ses multiples talents. Ce qui ne manquera pas de se produire, il
devient en peu de temps le promoteur des rois (Ali, Frazier, Foreman)
et le roi des promoteurs.
En 85, on ne plaisante plus :
fraude fiscale.
Acquitté. Sa secrétaire écopera de
quatre mois
d'emprisonnement pour négligence. Bien fait ! Toujours
est-il
que depuis sa première inculpation l’ancien
garçon
de course de la Maffia de Cleveland a pris du poids : 130 kilos,
quelques dizaines de millions de dollars en banque et surtout la plus
belle écurie de boxeurs de la planète : Hill,
Hearns,
Carbajal, Leija, Liles les frères Norris, mais
surtout
Chavez et Tyson. L’un à qui il suffit
d’apparaître pour voir s’affoler le CAC
40 et les
vendeurs de chez Versace, l’autre à qui il fait
signer des
contrats en blanc puisqu’il ne comprend pas
l’anglais ;
moyennant quoi, bien que battu plusieurs fois sur le ring, le chicano
est toujours champion du monde.
Du billard
!
Tout cela ne va pas, bien
sûr, sans
quelques querelles de famille et de gros sous, Felix Trinidad est en
procès avec lui pour dénoncer son contrat ; il
est vrai
que les bourses fantastiques annoncées aux foules
ébahies
fondent comme neige au soleil lorsque Don King a effectué
les
quelques retenues qui s’imposent. Le record à
battre
restant celui établi par Tim Witherspoon qui touchera 90 000
dollars sur le million promis. La sœur de Gerard McClellan,
grièvement blessé en combat il y a un peu plus
d’un
an, l’accuse de ne pas avoir reversé le montant de
la
police d’assurances (encore !).
Bagatelles !
Don King est riche, il est
noir et il a une
grande gueule, trois bonnes raisons de voir se multiplier les
critiques, il ne manque pas, d’ailleurs, de hurler au racisme
chaque fois qu’il est l’objet de
l’attention du FBI,
et de distribuer quelques quintaux de dinde (deux dollars le kilo) aux
enfants des ghettos pour assurer sa popularité lorsque
celle-ci
connaît un passage à vide. C’est de
bonne guerre.
Don King est, peut-être, comme beaucoup le chuchotent dans
son
dos un négrier cynique et un gangster, il est, plus
sûrement, une espèce de Monsieur Ramirez
branché
sur Internet qui ne manque aucune occasion de vanter les vertus du
libéralisme, un capitaliste astucieux qui a compris avant
les
autres l’avantage du “lobbying” et de la
diversification (trois ou quatre champions par catégorie
cela
fait trois ou quatre fois plus de cash qui circule) et
l’importance des médias qui ont tôt fait
d’oublier la déontologie dont ils se
réclament,
lorsqu’il leur faut faire de l’audience. Si
l’on veut
avoir les mains propres, rien n’empêche,
après tout,
de ne pas traiter avec lui, mais il faudrait, pour cela, renoncer aux
bénéfices que l’on en tire. Que faire ?
Le peuple
veut du sang et des images… Tous les pharisiens sont, en
réalité, enchantés de le voir prendre
sur lui tous
les péchés du monde puisque l’on peut,
ainsi,
croire qu’ils ont, eux, les mains propres. Mieux encore, si
certains (trust, mafia, réseau, multinationale) tirent les
ficelles de ce pantin, ils peuvent se réjouir de
posséder un leurre si voyant qu’il
éblouit tous les
médiatiques.
Lorsque King exhibera sur nos
écrans sa
tignasse (en pétard) et ses bijoux (voyants), bien peu
auront
une pensée pour McClellan aveugle et gaga qui se
débat
dans la nuit avec une seule idée dans ce qui lui reste de
cerveau : remonter sur le ring. C’est dommage ! Frank Bruno
risque la même chose ce soir.
C’est pour cela que beaucoup regarderont alors
qu’ils n’y sont pas obligés.
Prions pour que leur attente soit
déçue…
POIDS LOURDS
Attention, un scandale peut en cacher un autre !
Des décisions scandaleuses, j’en ai entendu
proclamer des
tas… Ça met de l’ambiance, il y a
toujours quelques
canettes qui volent, la soirée finit gaiement.
J’ai le souvenir de Labat, un
type de Pau qui
a continué à dominer outrageusement, sous la
douche,
celui qui l’avait, soi-disant, battu dix minutes plus
tôt
sur le ring. Persuadé, depuis ce soir-là, que les
arbitres lui en voulaient, il n’a pas pu se retenir
d’en
étendre un aussitôt qu’il en a eu
l’occasion.
Le Béarnais est rancunier…
Je me souviens d’un
Bonnetaz/Griffith à
Périgueux : avant d’être
déclaré
perdant, le vieillard avait donné la leçon
d’un
bras (il avait des rhumatismes à l’autre) au brave
Joël qui, le lendemain, a mangé le morceau en
déclarant : « Griffith a peut-être
gagné,
mais sur ma licence y’a marqué : Bonnetaz
vainqueur et
c’est ça qui compte ! » Le Parisien ne
pense
à rien…
Personne ne se soucie plus que les deux
championnats
du monde d’Ali contre Liston soient les deux combats les plus
visiblement truqués de l’histoire de la boxe ;
Spinks
avait perdu contre Holmes qui avait peut être
gagné devant
Holyfield (déjà !) et ainsi de suite…
L’histoire de la boxe est parsemée de scandales
petits ou
grands, ça permet de tenir des conversations
d’ivrognes
jusqu’à pas d’heure.
Le scandale serait donc, cette fois, le
match nul entre Holyfield et Lewis…
J’ai assez bu et
j’ai plus tellement l’âge de veiller tard
!
Ce serait, en tous les cas, un
défaut de
raisonnement que de penser qu’il s’agit
d’un scandale
sportif, c’est, surtout, à mon sens, une
réussite
financière.
Il faut, pour ne pas être
dupe, aller
au-delà de l’indignation naïve qui
arrange tout le
monde pour se poser la question : « à qui profite
le crime
? » Et, en réalité, le crime profite
à tout
le monde : à King bien sûr, aux
fédérations,
aux intermédiaires, aux chaînes
câblées qui
retransmettront la revanche, au casino qui remportera les
enchères, mais aussi aux deux boxeurs qui gagneront
davantage
pour la revanche qu’ils n’auraient gagné
autrement :
Holyfield est au bout du rouleau, Lewis endort le spectateur
américain et celui qui doit les battre n’est pas
encore
prêt.
Dans ces conditions, je ne vois pas
très bien
où est le scandale. Avec Tyson en taule,
l’Industrie fait
ce qu’elle peut avec ce qu’elle a. C’est
pas sa faute
s’il n’y a pas grand monde en magasin…
Le scandale
serait, plutôt, de se priver de tant de
bénéfices
à si peu de frais.
L’opinion publique a tendance
à
désirer que le sport soit retranché du bourbier
où
elle patauge, mais aujourd’hui où il tend
à remplir
l’espace que la politique lui a abandonné, il est
de plus
en plus évident que le sport est l’objet de toutes
les
manœuvres et le théâtre de toutes les
malversations.
Par quel miracle, étant données les sommes qui
s’y
brassent, voudrait-on que la boxe soit le sanctuaire que le Tour de
France où les Jeux olympiques ne sont plus ?
Post-scriptum : le scandale le plus
voyant de ce
combat n’est-il pas Holyfield lui-même qui
ressemble de
plus en plus au croisement de Ben Johnson et de (feue) Flo-Jo ?
Michaël Carnera ou Primo Grant ?
Si l’on veut savoir ce que vaut un boxeur, plutôt
que
d’observer son jeu de jambes, il vaut mieux se renseigner sur
:
qui est son manager ? Le manager de Michaël Grant
s’appelle
Bill Cayton, il est l’un de ceux qui a
créé, de
toutes pièces, Mike Tyson. Lorsqu’il
s’est rendu
compte que ce dernier était totalement ingérable
(en
réalité, Iron Mike l’a foutu
à la porte, ce
qui n’est, entre parenthèses, peut-être
pas la
meilleure chose qu’il ait faite), il a
préféré placer ses billes (qui sont
nombreuses)
dans une start-up d’avenir : Michaël Grant. La boxe
c’est, encore aujourd’hui, du business et les
boxeurs,
encore et toujours, une marchandise dont on dispose. Même si
le
système d’exploitation n’est plus le
même que
dans les années 50 (Mafia et Cie) il demeure
inchangé
dans le fond, comme le capitalisme, dont il est l’une des
émanations, qui a du s’adapter aux
réalités
nouvelles pour maintenir sa domination sur le monde.
Avec Michaël Grant, on ne risque pas
d’être
déçu du voyage… Y’a du matos
!
L’enfant mesure deux mètres, pèse
environ cent
vingt kilos, est doté d’une envergure
phénoménale de plus de deux mètres
vingt ; rien
qu’à le voir ses adversaires sont pris
d’une
irrépressible envie de retourner à
l’ANPE où
on les a dénichés. Si jamais il remportait son
combat
contre Lennox Lewis (qui n’est pas nain non plus) il
deviendrait
le plus grand champion du monde de l’histoire des poids
lourds,
juste devant Primo Carnera de sinistre mémoire. Et
c’est
bien là où le bât blesse, les
détracteurs de
Grant ne manquent pas d’arguments pour ne voir en
Michaël
qu’un phénomène de foire
fabriqué pour la
circonstance par un entourage pas très regardant sur le
résultat.
Athlète naturel, doué pour tout : football
américain, basket-ball, base-ball, le jeune homme
n’est
monté pour la première fois sur un ring
qu’à
l’âge de vingt ans. Sa carrière amateur
est
inexistante, elle se limiterait à onze combats pour les
partisans du verre vide et à une vingtaine pour ceux du
verre
plein. Ses insuffisances techniques sont criantes : il tombe sur sa
droite, il est ouvert sur sa gauche, il manque de vitesse, de punch et
de jus. Son palmarès est fabriqué de toutes
pièces
et il n’a aligné de victoires probantes que face
à
quelques cloches fondues pour l’occasion (Ross Puritty, Ray
Anis,
Louis Monaco), les quelques boxeurs un peu connus qu’il a
rencontré (Al Cole, David Izon, Lou Savarese)
étaient
plus difficiles à rater qu’à toucher.
En
résumé, c’est un Diesel qui aurait
tendance
à s’endormir avant d’endormir le public
(et ses
adversaires accessoirement).
À l’inverse, les partisans du colosse de Chicago
font
remarquer, à juste titre, qu’en amateur
Michaël Grant
a gagné les Golden Gloves ; qu’il est toujours
invaincu
chez les professionnels ; qu’il est
entraîné par ce
qui se fait le mieux dans le genre : Don Turner et Tommy Brooks qui le
polissent comme un diamant depuis plusieurs années et que,
s’il n’est pas un puncheur pur, ses adversaires
n’atteignent pas pour autant la limite ; que, paradoxalement,
il
boxe très bien « à
l’intérieur »
; qu’il a montré lors de combats difficiles
qu’il
pouvait prendre un coup sans sourciller ; qu’il ne perdait
jamais
son sang-froid et que son gabarit avait toujours posé des
problèmes insolubles à ses adversaires.
Pour faire le tour de la question, il n’est pas inutile de
rajouter au panorama que Michaël Grant est le prototype du bon
garçon : ses parents étaient ouvriers
à Chicago
(il a perdu son père en 1986) ; il s’est sagement
tenu
à l’écart pendant sa jeunesse des gangs
de son
quartier (les Vice Lords et les Disciples) ; il est chrétien
;
il chante et il joue du piano et, surtout, il est américain
et,
même si l’on considère dans le milieu
que Lennox
Lewis est le premier poids lourd britannique « vertical
»,
toutes les parties concernées verraient d’un
très
bon œil la victoire du jeune prodige yankee.
Rien ne dit que Lennox Lewis souscrive à ce genre
d’analyses, le jamaïcain d’origine est,
lui aussi, un
très bel athlète qui possède les
mêmes armes
que Grant dont un direct du gauche comme un épieu, mais, en
prime, il frappe davantage que tous ceux que Michaël a
rencontré jusqu’à présent.
Sur le papier ou même sportivement le résultat est
incertain, mais il y a tant d’inconnues (que l’on
soupçonne vaguement) dans ce combat qui
n’appartiennent
pas au domaine du sport mais plutôt à celui de
l’industrie (Grant est sous contrat avec HBO, une
chaîne
à péage qui a fait sauter le compteur dans les
années Tyson et Lennox Lewis fait
régulièrement
chuter les indices d’écoute par le seul fait
d’apparaître) que l’on ne pourra,
réellement,
déterminer, en cas de victoire du jeune prodige, quel aura
été le vrai vainqueur : Michaël Grant
lui même
ou Bill Cayton. Les boxeurs sont seuls dans la lumière, mais
ce
sont les hommes de l’ombre qui décident de leur
sort.
La soirée achevée, il ne restera plus
à Bill
Cayton qu’à rentrer chez lui bercer sa fille
aveugle et
débile. Elle ne peut s’endormir sans lui, elle a
peur du
noir et des monstres qui s’y baladent. Elle n’a pas
tort.
Chèvre émissaire
Ne réveillez pas le chat qui dort
Tous les secrétaires de rédaction vous le diront,
plus
c’est gros, plus ça passe ! Leur cauchemar
étant de
voir étriper un participe sur cinq colonnes à la
une. Il
faut donc faire tout le temps gaffe, sur le ring comme au marbre,
particulièrement lorsque l’attention se
relâche ;
c’est là que l’on peut se faire
méchamment
contrer et partir au tapis pour plus que le compte.
C’est un peu ce qui arrive aux éditions Taschen
avec leur
bouquin sur Muhammad Ali. L’ouvrage, destiné
à
estourbir l’entendement du quidam : 800 pages, 3000 photos,
29
kilos, 3 000 euros, s’intitule GOAT (Greatest Of All Time).
Le problème étant que Goat veut dire
chèvre en
anglais et que lorsque l’on traite un boxeur de «
chèvre » ce n’est pas
particulièrement
flatteur. Dans le cas d’Ali, ce n’est ni juste ni
justifié, c’est une insulte. Ni Liston
(qu’il avait
traité de « gros ours »), ni Foreman
(qu’il
avait traité de « momie ») ni
même Frazier
dont il a pourri la vie en l’insultant n’auraient
osé traiter Ali de « chèvre
».
C’est chose faite, avec son assentiment et par ceux qui
veulent l’embaumer.
Le cimetière des éléphants
Les poids lourds sont à l’humanité ce
que les
éléphants sont au règne animal.
Personne ne peut
rien contre eux si ce n’est les armes de fort calibre. Cette
royauté, il faut qu’ils la paient. Et ils la
paient. Cash.
L’emblème en est, évidemment, Ali dont
le corps
glorieux n’est plus qu’un souvenir, comme sa
beauté
et sa vitesse. C’est l’âge ! Mais bien
qu’une
partie du corps médical garantisse que ce dont il souffre
n’est en rien lié aux coups qu’il a
encaissés, le bon sens se refuse à croire que les
quelques combats de trop qu’il a livrés
n’y soient
pas pour quelque chose.
Certains de ses anciens adversaires ne sont pas en meilleur
état
: Archie Moore et Sonny Liston sont morts, Buster Mathis a
été découpé en morceaux par
le
diabète, Jerry Quarry souffre de démence
précoce,
Floyd Patterson, Chuck Wepner, George Chuvalo ont
l’élocution difficile et les synapses en vrac.
Earnie
Shavers et Joe Bugner continuent à un âge
canonique de
monnayer leur gloire évanouie dans des réunions
miteuses.
Mention spéciale à Trevor Berbick,
prédicateur
loufoque et criminel multirécidiviste et surtout
à
« Neon » Léon Spinks, épave
pitoyable qui
exhibe ses gencives pour quelques dollars dans les bars qui lui servent
d’asile et dont l’un des fils a
été
tué dans un règlement de compte.
Si tout le monde est plus ou moins au courant des frasques de Tyson
(pour mémoire : trois ans de prison pour viol et un
épisode cannibale), nous ne sommes que quelques-uns
à
avoir vu Oliver McCall éclater en sanglots en plein milieu
d’un combat et beaucoup ignorent ce qu’il
est advenu
de types qui ont, à un moment ou à un autre,
été champions du monde.
John Tate est mort à 43 ans dans un accident de voiture
consécutif à une hémorragie
cérébrale, il pesait, à
l’époque,
plus de cent cinquante kilos et avait sniffé
l’équivalent de son poids en cocaïne.
James Douglas, après quelques comas diabétiques,
a disparu de la circulation.
Tony Tucker attend que Dieu lui dise d’arrêter de
boxer.
« Pour l’instant, le Seigneur ne m’a rien
dit !
» déclare-t-il à qui veut
l’écouter.
Dieu doit se désintéresser de son cas, qui ne lui
a pas
dit que les poudres blanches sont nuisibles à la
santé ni
qu’il était interdit de détourner les
avions
lorsqu’on est en colère. Tucker est un peu dur de
la
feuille, à moins que le ciel ne soit vide.
Tim Witherspoon, ruiné, continue à perdre tous
les combats qu’on lui propose.
Greg Page aussi.
Riddick Bowe souffre de graves troubles mentaux.
Michaël Dokes lorsqu’il était en plein
boum pouvait
dépenser 60 000 dollars de cocaïne par semaine. Le
flic qui
l’a arrêté après que
l’ex-champion eut
violé sa fiancée dira : «
J’ai jamais vu un
mec que Dokes ait rencontré en aussi mauvais état
!
»
Pinklon Thomas qui était héroïnomane
à 12 ans
deviendra accro au crack et SDF après avoir perdu son titre.
Comme rien n’est jamais joué dans la vie, Pinklon
a
trouvé une place d’éducateur en
Floride. On peut
supposer qu’il sait à peu près de quoi
il parle aux
délinquants dont il s’occupe.
Don King va bien.
`
Ali au musée !
Il reste encore à Louisville quelques souvenirs de
l’époque où Muhammad Ali y est
né, le 17
janvier 1942, et y a grandi, 3302, Grand Avenue : des maisons datant du
temps d’Autant en emporte le vent, de la limonade servie sur
la
pelouse sous le saule pleureur par des domestiques noirs du temps
où tous les Noirs étaient domestiques et
où
personne de sensé n’aurait seulement pu imaginer
qu’un métis serait élu
président ; du temps
où le Derby du Kentucky était la seule chose
(sans
compter la distillation du bourbon) qui comptait et venait distraire la
douceur un peu morne des jours. Lorsque l’on se
promène
dans l’Allée des Millionnaires devenue «
attraction
touristique », il y a encore, flottant dans l’air,
quelque
chose de ce genre : un parfum d’insouciance
distinguée.
Certaines de ces demeures de style composite ont
été
transformées en « Bed and Breakfast »
où des
couples étranges (souvent gays) essayent de
perpétuer ce
qui leur apparaît comme l’ultime raffinement de la
vieille
Europe (livres décoratifs, double-rideaux,
soufflé au
petit-déjeuner) qui consiste, parfois, aussi, à
encadrer
des images pour couvercles de boîtes à chocolat
comme
s’il s’agissait d’un Boucher authentique.
Les lampes
du nôtre étaient vaguement Tiffany,
allumées nuit
et jour, les couvre-lits en dentelle, l’escalier en bois
grinçait, mais notre hôte nous a
rassurés de suite
comme nous lui en faisions la remarque : « Des chambres, on
n’entend rien ». Rien effectivement sinon comme
dans tous
les coins même les plus tranquilles, même au fin
fond du
désert, le bourdonnement perpétuel de
l’Amérique.
Le centre-ville de Louisville, en revanche, est un centre-ville
ordinaire, un centre-ville américain authentique : il
n’a
rien à voir avec un centre et n’a rien
d’une ville.
Le musée Muhammad Ali est situé en plein
centre-ville,
pas très loin des rives de l’Ohio et de
l’Interstate
64, 144 North Sixth Street entre River Road et Main Street, au cas
où vous ne vous déplaceriez pas à pied
ou en bus,
un garage est prévu entre la 6e et la 7e rue.
On peut supposer que le musée a coûté
quelques
millions de dollars (et même davantage) ; la plaque
remerciant
les généreux donateurs est aussi grande que celle
d’un monument aux morts d’une ville
européenne
(mettons française) de moyenne importance et d’une
matière approchante, du granit noir. Les donateurs sont
classés d’une manière inhabituelle (en
tous les cas
aussi irréfutable que l’ordre
alphabétique), selon
la somme qu’ils ont versée : Gold, 1 000 000 de $
(«
Pillars ») ou 500 000 $ (« Humanitarians
») ; Silver,
250 000 $ (« Champions ») ou 100 000 $ («
Benefactors
») ; Bronze, 50 000 $ (« Underwriters »)
ou 10 000 $
(« Sustainers »). Parmi les « Pillars
», on
peut relever, en dessous de Leïla et Muhammad Ali, Microsoft ;
dans les « Champions » : Coca Cola et Lennox Lewis
; dans
les « Benefactors » : Delta Airlines et Angelina
Jolie ;
dans les « Underwriters » : Kodak et la Chase
Foundation ;
dans les « Sustainers » : la Princesse Haya Bint Al
Hussein, General Electric et… Adidas ! que l’on ne
peut
s’empêcher de trouver un peu radin.
Le bâtiment d’un modernisme
modéré (de bon
aloi) est sans grand intérêt, pas davantage en
tous les
cas que ceux qui l’entourent, clair, pratique et susceptible
d’être détruit sans que personne ne
s’en
aperçoive ou ne proteste. L’entrée est
aussi grande
qu’un hall d’aéroport en
prévision des foules
susceptibles de s’y presser (nous étions, ce
jour-là, à l’ouverture, seuls avec ma
femme). Le
guichet d’entrée jouxte la boutique où,
comme dans
n’importe quel musée désormais, on vend
les
redoutables « produits dérivés
» (sylos,
casquettes de base-ball, porte-clés, mugs, sweat-shirts)
susceptibles de vous transformer en homme-sandwich à des
prix
défiant toute concurrence. Tout ici est marqué
soit
Muhammad Ali soit G.O.A.T (Geatest of All Times), ce qui
apparaît
fort légitime.
Le tarif d’entrée est de 9 dollars (avec des
réductions prévues pour les plus de 65 ans, les
militaires (sic), les étudiants et les enfants de moins de
12
ans), mais on peut, à peu près partout, se
procurer des
coupons de réduction.
C’est un musée d’un genre assez
ordinaire à
une époque où les musées sont
consacrés non
plus uniquement à l’art, mais à tout ce
qui est
susceptible de se définir comme « culturel
» ; le
terme est assez vague pour recouvrir des activités
surranées comme l’élaboration du
fromage de
chèvre en haute montagne, des objets aujourd’hui
sans
emploi (on les accroche au-dessus de la cheminée) : le fer
à friser par exemple, des événements
historiques
tombés dans l’oubli (la prise de la smalah
d’Abd-el-Kader), mais aussi des personnages hors du commun,
et
Muhammad Ali en fait partie. Comme tous les musées de ce
genre,
à de rares exceptions près, les solutions
plastiques sont
absentes, l’éclairage, l’accrochage
(mais peut-on
parler d’un accrochage alors que l’on
privilégie
d’ordinaire un récit, au mieux, une dramaturgie ou
une
mise en scène souvent peu convaincante ?) empruntent les
formes
classiques de la scénographie socio-culturelle en vogue au
moment de la conception du musée, formes susceptibles de se
démoder rapidement et qui pourraient, souvent,
être
avantageusement remplacées par un bon catalogue. Il est vrai
que
la vulgate en cours serait que le « public » ne
sait pas
lire, c’est pour cela, sans doute, qu’on lui rend
l’écrit illisible en superposant les
caractères et
les polices de caractères sur des murs du format des
affiches
publicitaires, que l’on remplace à son usage la
page
écrite par une multitude d’écrans et un
appareillage électronique censé être
plus en phase
avec la perception contemporaine, que l’on réduit
la
complexité du discours à quelques slogans, que
l’on
écrase la réalité sous la
littéralité des objets-témoins
(exemple : la
bicyclette volée du jeune Cassius a
été
retrouvée pour l’occasion, elle trône
plus neuve que
neuve sous deux écrans pour illustrer les années
42/57).
Une fois sa place payée, on est pris en charge par le
personnel
et il n’y a guère moyen
d’échapper au
parcours (et à son sens) obligatoire(s). En guise de
première station, une employée du
musée vous fait
prendre la pose devant un fond prévu à cet effet,
si vous
restez interloqué, elle vous indique même la pose
que vous
devez prendre, celle des vieux boxeurs qui ne boxent plus, une garde
menaçante jouée à
l’excès de
manière à ne pas être prise trop au
sérieux.
Le temps de développer le cliché, vous verrez
votre
photographie réapparaître à un
étage
différent et l’on vous proposera de
l’acheter en
différents formats. Cela rappelle les
procédés
utilisés par Walt Disney et, malheureusement, la seule
activité à laquelle, désormais, se
livre
quotidiennement Muhammad Ali : la signature des gants et des photos, de
tout ce qui peut, de près ou de loin, rappeler sa splendeur
passée qui vient enrichir le marché des
Memorabilia, une
institution américaine plutôt rentable pour ceux
qui
l’exercent pour peu qu’ils soient encore
cotés
à la bourse des célébrités.
Les procédés muséographiques ne sont
pas toujours
maladroits, ils sont quelquefois touchants dans leur maladresse et leur
naïveté ; les informations « historiques
» sont
toutes données ou à peu près, on
glisse sur
certaines puisqu’il s’agit avant tout de
célébrer un culte et de donner une image
d’Ali
d’où, paradoxalement, toute violence est exclue.
L’accent est mis, presque exclusivement, sur le parcours
édifiant de celui qui, par la magie de la
récupération, est devenu la figure d’un
culte New
Age où les bons sentiments (interactifs) ne se lassent pas
d’être filmés comme un soap opera.
L’intention est affichée
d’entrée, il
s’agit de promouvoir les valeurs profondes
véhiculées par Muhammad Ali (la paix,
l’engagement
social, le respect et le développement personnel), et de
célébrer son influence universelle. Le but
avéré est de communiquer ces valeurs au public,
mais on
ne se gênera pas pour essayer de les faire partager sinon
adopter
aux visiteurs (plus ou moins considérés comme des
semi-croyants ne demandant qu’à être
définitivement convertis).
Ainsi, au quatrième étage, on vous propose de
trouver
votre voie comme Ali a trouvé la sienne («
Lighting the
way »), de découvrir vos forces personnelles
(« Walk
with Ali ») et l’on termine par un Mur de
l’espoir et
du rêve, 5 000 dessins d’enfants de 141 pays
(«
Global Voices »). Au cinquième, vous pouvez lire
quelques
poésies d’Ali, prendre connaissance des
idéaux qui
resteront comme son héritage : respect, confiance en soi,
conviction, générosité et
spiritualité…
Il manque à tout cela
l’électricité, la
foule, le bruit, l’odeur, la passion,
l’excès. Le
grand absent, c’est Ali lui-même. Avoir un
musée de
son vivant, c’est mourir un peu, le risque encouru
d’y
être enterré de son vivant.
Ce qui ne manque pas.
Nous étions quatre ou cinq à errer dans ces
espaces
sentant encore le neuf et nous avions tous l’air aussi
désolés les uns que les autres.
Ne sachant trop ni quoi dire ni quoi penser.
Un artiste improbable se préparait à montrer ses
«
œuvres » (femmes nues maladroitement peintes et
mandalas
flous) dans une salle reculée du troisième
étage,
nous avons eu le plus grand mal à nous en
débarrasser,
deux jeunes gens préparaient une réception dans
une salle
que le centre loue pour financer son fonctionnement.
Le soir même, la seule chose qui me restait en
mémoire (le
reste, j’ai voulu l’oublier) : une photographie
d’Howard Bingham, le photographe « officiel
»
(puisque Ali était Roi et ne se
déplaçait pas sans
sa Cour) de Muhammad Ali et l’un de ses amis le plus proche.
On y
voyait Diana Ross et les Supremes à
l’enterrement de
Martin Luther King. Dans cette seule image était retenu
captif
l’esprit d’une époque davantage que dans
l’inutile déploiement technologique alentour.
Extrait de notes
Louisville (Kentucky) 5-6 novembre 2008
TYSON
Photo Albert Watson
Que la bête
meure !
Le vieil homme est penché sur le jeune garçon
endormi. Il
le secoue et lui demande : "Quelle est ta meilleure amie ?". Avant que
le jeune garçon n'ait pu lui répondre, le vieil
homme
poursuit : "C'est la peur ! La peur, c'est comme un copain qui pue mais
qui te sauve de la noyade".
Le vieil homme s'appelle Constantine
d'Amato, il a
été le manager et l'entraîneur de deux
champions du
monde ; il a décidé que le jeune
garçon qu'il
réveille en sursaut la nuit pour lui parler de la peur
serait le
troisième, il s'appelle Mike Tyson.
Lorsque d'Amato faisait de la peur le
centre de
gravité de son "système", il savait de quoi il
parlait :
il avait peur des ascenseurs, des tunnels, de l'eau, de la foudre et
des éclairs, et planquait un fusil personne ne savait trop
où, mais tout le monde savait, en revanche, qu'il
était capable de s'en servir.
Un type bizarre
d’Amato… borgne,
paranoïaque, mystique, un pic à glace dans la
poche, au cas
où… Qui s'est battu dans les années 50
contre la
mainmise de Franck Carbo et consorts sur la boxe, lecteur de Thoreau et
du Traité du Zen et du tir à l'arc pour tout
simplifier.
En ce qui concerne Tyson, c'est aussi
pittoresque :
son père l'a abandonné, sa mère vit
avec un autre
homme. Il grandit dans un coin de Brooklyn où les jeunes
Noirs
se battent entre eux comme des chiens dans l'arrière-cour de
chez Fido. Tout le monde se moque de lui et de sa petite voix, il n'a
qu'une seule passion : regarder voler ses pigeons, jusqu'à
ce
qu'un gamin torde le cou à l'un d'entre eux et que Mike
l'assomme. Sa voie est désormais tracée. A treize
ans il
a été arrêté 38 fois et a
épuisé la patience des travailleurs sociaux. Pas
tout
à fait six pieds, presque cent kilos,
élevé
à la farine et aux oreilles de porc, il est bâti
comme
tous les psychopathes grandis à Bedford-Stuyvesant : pour
tuer
et être tué.
Et puis... Miracle !
Enfermé dans une
maison de correction, Tyson y rencontre Bobby Stewart, un ancien
boxeur. Etonné par la volonté du
garçon et surtout
par son crochet du gauche qui l'oblige à garder, en
cachette, la
chambre le week-end, il le présente à d'Amato qui
vit
à quelques encablures. Pris en charge par les
entraîneurs-maison, le jeune Tyson va devenir une terreur
chez
les amateurs. Lorsque sa mère mourra, d'Amato deviendra son
tuteur légal, Mike passera professionnel et deviendra le
plus
jeune champion du monde poids lourd de l’histoire, quelque
temps
après la mort de Cus. Un scénario que Stallone se
refuserait à signer.
En réalité,
lorsque l’on a
quatorze ans, il n’est pas très bon
d’être
réveillé au beau milieu de la nuit par un vieux
fou qui
n’a qu’une idée en tête :
faire de vous le
dernier champion qu’il a toujours rêvé
fabriquer,
pour s’entendre demander : “Quelle est ta meilleure
amie
?” On n’a rien trouvé de mieux,
jusqu’à
présent, pour devenir un homme qu’un
père qui vous
ramène à l’école
à coups de pied dans
le cul et une mère qui vous aime ; à
défaut,
quelqu’un qui puisse faire passer ce que vous devez
être
avant ce qu’il faut que vous soyez. Et dormir douze heures.
D'Amato couvrira toujours Mike :
lorsqu'il ne foutra
rien en classe, qu'il brutalisera ses petits copains. Lorsque Teddy
Atlas le menacera avec un flingue parce qu'il a tripoté sa
nièce de force, d'Amato se séparera de lui ; il
paiera
même pour que les exploits du jeune Tyson ne viennent pas
contrarier sa gloire future et s’écrasera quand il
le
faudra. C'était ça ou faire de Tyson un bon
garçon
et d'Amato ne voulait pas faire de Tyson un bon garçon, il
voulait en faire le champion du monde des poids lourds, le plus
dangereux de tous, et pour cela il avait besoin de sa haine et de sa
frustration. C'est ce qui est mauvais en Tyson qui fait de lui un si
bon boxeur. C'est ce qui est mauvais en Tyson qui rapporte des millions
de dollars.
Cus ne verra pas son rêve se
réaliser.
Il est mort depuis plus d’un an lorsque Tyson devient le plus
jeune champion du monde poids lourd de tous les temps. Il ne verra pas
non plus la suite qui aurait pu le faire douter du
bien-fondé de
sa méthode… Bruits et confusion…
vacarme
médiatique sur fond de sexe, drogue et
rap’n’roll… suicide
supposé… obscures
palinodies… millions de dollars… Rolls et B.M.W.
embouties… félonies… ramponneaux
pay-per-view et
millions de dollars encore ; pour culminer, comme dans tout
mélo
bien foutu sur : un divorce, une défaite inattendue contre
un
obscur challenger et une condamnation à six ans de prison
pour
viol.
Moisira trois ans au purgatoire
(Plainsfields,
Indiana) une victime, orphelin mal-aimé,
manipulé,
dressé pour tuer, alcoolique, vérolé,
maniaco-dépressif, qui continue à ne pas
comprendre la
différence entre le Bien et le Mal, le rêve et la
réalité, à dire n’importe
quoi et son
contraire au gré des interviews ; qui lit, soi-disant,
Victor
Hugo et Dostoïewski ; qui se convertit à
l’Islam et
téléphone à longueur de
journées à
M.C Hammer, Shaquille O’Neal et aux quelques hommes
d’affaires qui attendent impatiemment sa sortie. La plus
formidable planche à billets de ces dernières
années moisira trente six mois dans un coin perdu de
l’Indiana… Un billion de dollars de
bénéfice, s’il faut en croire les
informations les
plus sérieuses à ce sujet, dont pas mal ont
atterri dans
la poche de son promoteur, Don King, connu sous toutes les latitudes
pour son honnêteté scrupuleuse, et dans celles des
dirigeants médiatiques chargés
d’entretenir la
légende selon laquelle tout représentant du
quart-monde,
pourvu qu’il soit doté d’une droite
foudroyante,
peut s’asseoir à la gauche de Bill Gates.
Comme un soap-opera se doit de ne jamais
avoir de
fin et qu’il n’est pas réellement
envisageable que
le monde du spectacle se prive d’une telle attraction, Mike
Tyson, libéré pour bonne conduite, sortira du
pénitencier après avoir purgé la
moitié de
sa peine ; attendu à ses portes par tout ce que le
boxing-business compte de limousines, de gourous, de gangsters, de
caméras, de bras cassés
décorés de
gourmettes 18 carats, et de deals fabuleux. On en oublie
même,
définitivement, Desiree Washington, l’emmerdeuse
responsable du manque à gagner qui soigne au fin fond du
Rhode-Island sa dépression et les deux maladies
vénériennes dont lui a fait cadeau le
héros du
ghetto une nuit à Indianapolis. Les choses
sensées
peuvent reprendre leur cours, Tyson devenu entre temps Abdul Aziz signe
un contrat fabuleux avec le MGM de Las Vegas (et Don King) pour ses six
prochains combats et retrouve ses occupations
préférées : le massacre
systématique de ses
sparring-partners à 2000 dollars la semaine et le shopping
dans
le centre commercial le plus proche de son domicile avec sortie sous
les applaudissements du personnel, comme il est
d’usage…
Pour leur part, les frères musulmans trop heureux de la
spectaculaire conversion de ce généreux gogo,
transforment en location de houris à la peau couleur banane
les
chèques qu’Abdul Aziz signe pour construire des
mosquées. Pour Allah, on verra plus tard !
Le film tiré de sa vie
captive la
ménagère de plus de cinquante ans ; les
intellectuels
s’interrogent sur la boxe devenue mythologie de notre temps,
les
effets comparés de la coke et du KO ; les
spécialistes
tirent des plans sur la comète : Abdul Aziz sera-t-il
l’égal de Tyson ? À près de
trente ans un
boxeur peut-il garder intactes les qualités qui ont fait sa
force dix ans plus tôt ? Ce sont des
préoccupations un peu
simples, des interrogations un peu courtes. Les organisateurs, eux, se
frottent les mains, à Las Vegas on astique les bandits
manchots,
les télévisions subodorent les profits fabuleux
possibles, les annonceurs raclent les fonds de tiroir. Les journalistes
et les medias se font l’écho complaisant de ce
Barnum
glauque. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Il faut bien s’imaginer,
qu’aux
Etats-Unis, le champion du monde des poids lourds pèse
symboliquement autant que le Président lui-même et
davantage que le Pape. Le destin d’Abdul Aziz est donc
lié
à l’histoire américaine et le constat
ne laisse pas
d’être inquiétant. On peut certes voir
la saga de
Tyson comme celle de l’ascension, de la chute et de la
rédemption toujours remise au lendemain d’un jeune
homme
sorti du ghetto et que le ghetto n’a pas quitté,
mais il
ne faut pas oublier que, depuis qu’il est devenu, sans y
être aucunement préparé, un
modèle, sa seule
vérité est celle du capitalisme
d’aujourd’hui
et du spectacle sportif dans tout ce qu’il peut avoir de plus
horrible ; celle des télévisions
câblées qui
programmeraient des “snuff-movies” si cela faisait
de
l’audience. Mike Tyson ne s’appartient plus, il est
devenu
une fiction, un phantasme, un mythe.
La fin de tout ça pourrait
bien avoir eu lieu
dans la nuit du dimanche 29 juin 1997 à Las Vegas. Rendu
enragé par les coups de tête (pas si innocents que
cela)
d’Evander Holyfield, aveuglé par son sang et
vaguement
conscient que cette fois encore il allait y avoir droit,
l’esclave le mieux payé de la planète
s’est
transformé en direct en chien enragé, crachant
sur le
ring l’oreille de son adversaire.
Nous venons, peut-être,
d’assister
là à l’ouverture d’une
nouvelle ère ou
des cruautés supplémentaires, plus jouissives
puisqu’interdites, seront ajoutées pour les
pimenter
à celles, jusqu’à présent,
considérées comme suffisantes sur un ring. On
pourrait
voir cela, aussi, comme la fin définitive des
années 80
de sinistre mémoire et de leur champion
emblématique,
celles des “serial-killers” et des
“golden-boys” ; ce serait oublier un peu vite
qu’elles ont vu la naissance du succès du
“pay per
view” et que celui-ci ne se dément pas. Il
s’en
irait temps, surtout, d’examiner les
responsabilités de
chacun dans cette affaire qui, après tout, nous fait
plutôt bander. De ne pas s’en laver les mains. Mike
Tyson
n’est pas devenu fou, il n’a pas fondu les
fusibles, il ne
s’est pas mis, de son propre chef, dans de sales draps comme
on
voudrait nous le faire croire pour que nous en soyons innocents. Mike
Tyson est fou, il l’a toujours été,
personne ne
l’a suffisamment aimé pour
l’empêcher de
l’être. C’était cela qui nous
plaisait.
C’est pour cela qu’il était
payé.
Il est trop facile de faire de la morale
a
posteriori alors que l’on a soutenu sans ciller
l’immoralité lorsqu’elle crevait les
yeux, parce
qu’elle était raisonnablement envisageable
puisqu’elle créait des richesses sans fin ; de
sacrifier
celui qui a toujours consciencieusement rempli le rôle de
bouc
émissaire sur l’autel de notre bonne conscience.
Qui
n’a pas frissonné en voyant la garde noire de
Tyson
à la sortie de son vestiaire ? Et de quels recoins pas
très reluisants de notre inconscient viennent ces frissons ?
Lorsque le miroir nous montre la fange,
il est
facile d’accuser le miroir. Et Tyson est le miroir dans
lequel il
faut nous regarder. Chacun est complice de ce qu’un champion
soit
devenu, en direct, aussi incontrôlable qu’un
pit-bull que
la seule solution humaine aurait été
d’abattre sur
place. Tout le monde voulait cela : d’Amato, Jimmy Jacobs et
Bill
Cayton, Don King, Robin Givens, Donald Trump, John Horne et Rory
Holloway, Muhammad Sadeek, Richie Giachetti et Charles Bietry, tous les
medias qui se faisaient l’écho complaisant de
cette folie
qui n’est pas celle de Tyson, mais la nôtre. Celle
que nous
méritons, pour laquelle nous payons notre abonnement aux
chaînes cryptées et dont personne ne nous absoudra.
Ce que l’on voudrait
maintenant c’est
que la bête meure. Nos désirs sont des ordres, ils
seront
exaucés. L’un des
“psychologues” qui veulent
le bonheur de Tyson que l’on reconnaît à
son
treillis et à son air bienveillant est chargé de
lui
hurler avant ses combats : “L’exécution
sera
télévisée !” Ce serait le
plus rentable. Ce
serait donc le mieux.
Rape
rap
Tous les matins Mike Tyson, ancien champion du monde des poids lourds,
se lève à 4 heures, le reste de la
journée,
il lit, fait un peu de gym, prie beaucoup (5 fois) et s'ennuie
énormément. Il purge une peine de six ans de
prison pour
viol à l'Indiana Youth Center. Par le jeu des remises de
peine
il pourrait être libéré en mai 1995.
Tout le
"Boxing business", à qui il a fait gagner des centaines de
millions de dollars, attend sa sortie avec impatience, il est
déjà classé n° 1 par la WBC,
l'un des nombreux
organismes qui régit la boxe professionnelle, chasse
gardée de Don King son promoteur. Comme il ne sait rien
faire
d'autre, on suppose que Tyson ne pourra que boxer de nouveau, les
sommes prévues pour son premier championnat du monde sont de
l'ordre du budget annuel d'un état africain de moyenne
importance.
Pour imaginer
ce que peut représenter aux USA un champion du monde des
poids
lourds en prison, il faudrait imaginer le Pape en cabane à
Rome,
ou quelque chose d'approchant. La chose revêt une telle
importance, la perversité des médias et
les
intérêts financiers y sont si intimement
mêlés que, depuis quelque temps, l'opinion
— qui ne
doutait pas réellement de sa culpabilité au
moment du
procès — s'est renversée et
qu'à peu
près tout le monde a rejoint le camp de ceux qui ont
toujours vu
en Mike Tyson le bouc émissaire d'une justice volontiers
raciste. On n'hésite pas, pour ce faire, à
réécrire l'histoire et à oublier que
pour un viol
il faut être au moins deux et qu'il existait jusqu'alors une
victime, noire de surcroît : Désirée
Washington.
En France, soit parce que les
conditions de
l'accusation ont toujours semblé étranges, soit
parce que
la façon dont la justice américaine fonctionne
nous est
mal connue, ou pour d'autres raisons moins avouables, Tyson est
toujours apparu comme l'innocente victime d'une hystérique
perverse et d'une juge bornée. Les faits sont en
réalité très différents de
ceux qui nous
ont été partiellement rapportés et
même si
cela doit mettre à mal quelques uns de nos
préjugés sur des phénomènes
que nous
connaissons mal, comme le fameux "politically correct" dans lequel on
fourre tout et n'importe quoi, il est temps de les
réexaminer
avec un peu plus d'objectivité.
Le 17 juillet 1991, Mike
Tyson, 36.000 dollars en cash dans les poches, débarque
à
l'aéroport d'Indianapolis avec son garde du corps, Dale
Edwards,
un ancien flic de Cleveland. Il s'est enfilé de la
bière
et du rhum toute la journée pour faire passer les
anti-dépresseurs qu'il absorbe
régulièrement et
dont il contrarie les effets en prenant des amphétamines. Il
pue
tellement de la gueule que l'équipage de l'avion s'en
souvient
encore. A l'aéroport, une limousine les attend, conduite par
Virginia Foster, 44 ans, qui sera chargée de le conduire
durant
les 48 heures qu'il doit passer à Indianapolis pour assister
à un concours de beauté : Miss Black America.
Pendant ces
deux jours Tyson lui proposera la botte à plusieurs
reprises,
essaiera de soulever ses jupes, vantera la taille de son engin, seule
l'intervention de Dale Edwards la fera échapper à
un viol
en règle. Dans ce domaine, Tyson n'en est pas
réellement
à son coup d'essai, il a été
impliqué dans
bon nombre d'affaires semblables depuis son plus jeune âge et
si
elles se sont toutes réglées "à
l'amiable" c'est
que son entourage a toujours su y mettre le prix.
Mike Tyson se fait conduire
à l'Holiday Inn où l'attend sa copine du moment,
la
chanteuse de rap Angie B. Ils s'enferment dans sa chambre pendant cinq
heures au cours desquelles ils font plusieurs fois l'amour.
Tournée des boîtes, bière, champagne,
retour
à l'Holiday Inn, sexe. Quand il rentre au Canterbury
où
il doit loger pendant son séjour, il n'a pas dormi depuis 24
heures. Les 25 concurrentes de Miss Black America l'attendent.
Désirée Washington
vient d'avoir 18 ans, elle se trimballe partout avec l'appareil photo
que son père, grand fan de Tyson, lui a
prêté pour
immortaliser les rencontres qu'elle ne manquera pas de faire. Elle
vient de Coventry, au collège elle est le chouchou de tous
les
profs, membre de toutes les associations caritatives que l'on peut
imaginer dans le Rhode-Island. Elle sourit tout le temps,
n'arrête pas de jacasser. Une dinde. Les autres concurrentes
remarqueront qu'elle monte se changer dans sa chambre entre les
différents passages. Sur la table de chevet, elle a
disposé la photo de son père et de sa
mère et des
jouets en peluche. Une cruche. Elle fatigue tout le monde en racontant
le voyage en Russie qu'elle a fait l'année
précédente. Une emmerdeuse.
Tyson
porte un badge sur lequel on
peut lire : "Together in Christ", il esquisse quelques pas de danse,
titube, marmonne un rap, les concurrentes rigolent et se foutent un peu
de sa gueule. Son premier contact avec Désirée
Washington
dure quelques minutes seulement, il lui dit qu'elle est une "jolie
petite chrétienne" et lui propose un rencard. Il affirmera
plus
tard avoir été plus direct et lui avoir dit :
"J'aimerais
te baiser", ce à quoi elle aurait répondu : "OK
!”
ce qui semble être tout à fait son genre. Cinq
témoins affirmeront le contraire,
Désirée se
contentera de lui répondre qu'elle est à
l'hôtel et
qu'elle veut bien aller faire un tour avec lui. Tyson quitte le
concours pour se rendre à une réception
où son
comportement est si étrange que le
révérend Jesse
Jackson demandera qu'on le foute dehors. Il rentre à son
hôtel à 1 heure et demie du matin, depuis la
limousine il
téléphone à
Désirée Washington pour
lui proposer d'aller faire un tour et de rencontrer quelques
célébrités. Elle dormait, mais
après
quelques minutes durant lesquelles Tyson insiste de la petite voix
douce qu'on lui connaît, elle se laisse convaincre.
Elle a
ses règles et porte un pyjama à pois rouges. Les
filles
qui partagent sa chambre refusent de l'accompagner, elle saute partout,
enfile un short par dessus son harnachement pas vraiment sexy, se
remaquille en vitesse et n'oublie surtout pas son appareil pour
photographier les stars.
Mike et
Désirée ne resteront que quelques minutes dans la
limousine, il essaie de l'embrasser, elle se dégage, il
refoule
toujours autant du goulot. Très vite, Tyson lui dit qu'il
faut
qu'il aille relever ses messages à son hôtel, elle
le
suit, dans l'ascenseur, elle lui demande avec qui ils vont passer la
soirée et si elle pourra prendre des photos. A partir de ce
moment, seules deux personnes savent ce qui s'est réellement
passé, Désirée Washington soutient
qu'elle a
été violée, Mike Tyson qu'ils ont fait
l'amour le
plus normalement du monde.
Un employé de
l'hôtel la verra sortir de la chambre 606, ses souliers
à
la main, l'air visiblement choquée; dans la limousine qui la
ramène à son hôtel, Virginia Foster
l'entendra
répéter à plusieurs reprises : "Pour
qui se
prend-t-il ? Comment a-t-il pu me faire une chose pareille ?" Le
lendemain, elle ne peut pas parler, elle s'évanouit
à
plusieurs reprises et finit par avouer en pleurant qu'elle a
été violée. Elle est
examinée par un
gynécologue qui note deux "abrasions" importantes au niveau
du
vagin — lésions ne survenant que lors de rapports
sexuels
non librement consentis. Entretemps Mike Tyson a quitté
Indianapolis, une femme de ménage de l'hôtel
Canterbury a
changé les draps tachés de sang de la 606.
L'affaire Tyson commence et
l'on peut déduire de ce qui précède
qu'elle
était mal emmanchée pour le champion, d'autant
plus que,
contrairement à lui, Désirée
Washington et ses
témoins ne reviendront jamais sur leurs
déclarations qui
concordent toutes. Reste néanmoins l'objection
majuscule
que feront spontanément les supporters du boxeur et sur
laquelle, assez stupidement, le cabinet d'avocats engagé
à coups de millions de dollars pour assurer la
défense du
boxeur allait axer tout son système de défense :
Désirée Washington a suivi Mike Tyson dans sa
chambre de
son plein gré, c'est un type dangereux, elle devait donc
s'attendre à ce qui lui est arrivé. J. Gregory
Garrison,
l'avocat de Désirée, eut beau jeu de faire
remarquer
qu'en déclarant cela on prenait le problème
rigoureusement à l'envers, qu'au lieu de faire le
procès
de l'agresseur, on faisait celui de la victime, que la
naïveté n'était pas
considérée comme
un crime contrairement au viol... si une victime savait, elle ne serait
jamais victime. Il a donc laissé la défense
s'enfoncer
dans une description apocalyptique de Tyson, hélas pas
très éloignée de la
réalité que
Désirée Washington n'aurait pas dû
ignorer, alors
même qu'elle l'était d'amateurs
éclairés. Au
lieu d'impressionner favorablement les jurés, ce
système
de défense allait conduire à la perte du champion
qui, de
plus en plus visiblement, ne pouvait être que l'agresseur aux
yeux des 12 jurés qui le déclarèrent
coupable
à l'unanimité.
Le viol est certainement
l'un des crimes qui déclenche le plus de
réactions
irrationnelles et, en chacun d'entre nous, il y a enfoui au creux du
cerveau reptilien la mauvaise pensée suivante : "Si
ça
lui est arrivé, c'est qu'elle l'a bien cherché !"
Paradoxalement ce sont les femmes qui l'utilisent le plus
fréquemment pour se défendre... "Si
elle l'a
cherché c'est qu'il ne peut rien m'arriver." On essaie donc
toujours d'expliquer le comportement de l'agresseur par une quelconque
provocation de la victime, jupe trop courte, soutien-gorge pigeonnant
ou par le fait que sa clairvoyance aurait dû lui interdire de
se
trouver en tel lieu, en telle situation ou en telle compagnie. Si l'on
pousse ce raisonnement jusqu'à l'absurde, ce dont les
tribunaux
ne se privent pas toujours, il est rigoureusement impossible de violer
: une pute, une salope, une jolie fille, sa femme, quiconque s'approche
d'un violeur à moins d'une distance réglementaire
qui
n'est pas encore clairement établie, une femme seule et bien
sûr, à plus forte raison, une petite dinde de 18
ans qui
accepte d'accompagner une vedette dont son père est un
fidèle supporter dans sa chambre d'hôtel, avant
d'aller
faire la tournée des grands ducs.
C'est à la fois
manquer de la plus élémentaire
considération
envers la victime et oublier l'un des acquis des années 70,
pas
encore admis, il est vrai, par le machisme en usage dans les vestiaires
sportifs : "Quand une femme dit non, c'est non !" Il s'agit toujours en
tous les cas de refuser d'examiner les faits avec le peu de
bienveillance et d'objectivité dont chacun d'entre nous est
capable. Ne parlons pas de charité, Patrick
Besson, dont
il sera question plus avant, éclaterait de rire.
Quoi qu'il en soit,
comprenant qu'il avait fait fausse route, le clan Tyson, qui voyait
s'éloigner pour plusieurs années la plus
formidable
machine à faire du fric jamais imaginée, allait
changer
de tactique et demander la révision du procès.
Pour ce
faire on engage, grâce à quelques millions de
dollars
supplémentaires, Alan Dershowitz, l'un des avocats les plus
célèbres des Etats-Unis, surtout connu pour avoir
fait
acquitter Claus Von Bulow qui n'était pas
particulièrement sympathique. Dershowitz allait porter son
argumentation sur : la personnalité de
Désirée
Washington et celle de ses parents, l'attitude du juge et le
témoignage de dernière minute de trois jeunes
femmes qui
déclaraient avoir vu les deux jeunes gens flirter sur le
siège arrière de la limousine devant
l'hôtel.
Passons sur ce dernier, hormis qu'il est pratiquement impossible
d'apercevoir quelque chose au travers des vitres d'une limousine,
aurait-on le nez collé dessus, il est en totale
contradiction
avec le témoignage particulièrement fiable du
chauffeur
de la limousine dont les trois jeunes femmes seront incapables de se
rappeler la couleur.
La chasse aux vedettes est
certes l'un des exercices favoris de la femelle américaine,
Tyson en a été lui même la victime
lorsqu'il a
dû abandonner des millions de dollars durement
gagnés sur
le ring à son ex-épouse, Robin Givens et
à sa
redoutable belle-mère, Ruth Roper ;
Désirée
Washington n'aurait donc été qu'une "chercheuse
d'or",
comme on les appelle. Manque de pot il se trouve que la donzelle n'a
donné qu'une seule interview pour laquelle elle a
refusé
les 75.000 dollars qui lui étaient proposés,
qu'elle a
également refusé de vendre son histoire pour
500.000
dollars. Le cabinet Dershowitz aurait bien dû se douter qu'il
n'y
avait pas grand-chose à espérer de ce
côté
là, Désirée avait refusé la
modique somme
de 1 million de dollars offerte par le Révérend
T. J.
Jemison pour retirer sa plainte. L'église du
Révérend Jemison est financée en
grande partie par
Don King, mais il ne faut, bien sûr, y voir qu'une
coïncidence. Qu'à cela ne tienne les fouille-merde
du
cabinet new-yorkais allaient déterrer une histoire entre
Désirée et son père : à 15
ans elle aurait
déjà accusé de viol un de ses copains
de
lycée et Papa Washington avait poussé une crise,
l'histoire se dégonflera comme les autres, mais sera
relayée par des rumeurs du même ordre, toutes plus
invérifiables les unes que les autres. Comme
Désirée Washington et sa famille s'acharnaient,
contre
toute attente, à présenter tous les signes de
l'irréprochabilité, Dershowitz allait se rabattre
sur
l'attitude du juge, Patricia J. Gifford, or tout le monde s'accorde
à dire que la façon dont la juge a
mené les
débats a toujours été, elle
aussi,
irréprochable. Raté sur toute la ligne...
On aurait pu croire que la
messe était dite, l'affaire définitivement
classée
et qu'il ne restait plus pour les tabloïds qu'à
s'intéresser à O.J. Simpson, et à
Désirée Washington à soigner les deux
maladies
vénériennes dont le champion lui avait fait
cadeau. Que
dalle ! Que la vérité soit connue ne suffit pas,
encore
faut-il qu'elle soit crue et beaucoup d'intérêts
s'y
opposent parfois, nous en avons, en France, des exemples
récents. Pour que la vérité sur
l'affaire Tyson
soit crue il faudrait que chacun d'entre nous renonce, serait-ce
inconsciemment, à soupçonner
Désirée
Washington de l'avoir bien cherché et à en jouir.
Et,
depuis Farrakhan, activiste musulman célèbre pour
ses
déclarations antisémites jusqu'à
Muhammad Sideq,
le nouveau mentor de Tyson désormais converti à
l'Islam
par ses soins, en passant par tous les commentateurs sportifs de la
planète, personne ne se prive de cet argument qui n'est en
réalité qu'une opinion. Ce qui est plus
gênant,
mais aussi plus éclairant, c'est lorsque cette opinion qui
les
vaut toutes et qui n'a pas grand poids, lorsqu'on la confronte aux
faits, se découvre imprudemment et que, sous la plume de
Patrick
Besson par exemple, elle glisse vers des zones plus
nauséabondes.
Dans un petit bouquin, le
Viol de Mike Tyson, brillamment
bâclé, comme
à son
habitude, Patrick Besson, entre quelques déconnages hussards
et
quelques informations de troisième main, avance le
raisonnement
suivant : Tyson est innocent parce qu'il est coupable, coupable parce
qu'innocent, etc... S'apercevant que ces sophismes en miroir ne sont
pas des plus crédibles, Besson finit par affirmer ce par
quoi il
aurait dû commencer : Tyson est un héros, un
héros
est au dessus des lois, il avait donc le droit de violer
Désirée Washington et il a eu raison de le faire,
il est
bien plus héros comme ça. On comprend bien que
lorsque
l'on est un frêle écrivain avec de grosses
lunettes on a
une certaine propension à s'identifier à une
brute
nègre, seulement on ne convoque pas, pour
réaliser ses
phantasmes, les faits ou les grandes idées sur lesquelles on
vomit. Lorsque Besson écrit que la brutalité est
une
valeur, ce qui est idéologiquement assez clair ; c'est une
déclaration "anti-civilisation" pas très
audacieuse de la
part d'un écrivain à lunettes qui ne
fréquente pas
des masses les brutes nègres susceptibles de les lui casser,
mais on peut apprécier la provocation qui en vaut une autre
et
même y souscrire pourvu que ce soit sans risque. Lorsque l'on
est
une fille et que l'on pèse 45 kilos, le Droit n'est pas mal
non
plus et la Justice et la Civilisation qui sont faits pour les jeunes
filles de 45 kilos et les gringalets qui se sont fait casser leurs
lunettes. Et, après tout, si l'on se sert de sa faiblesse
comme
d'une arme cela n'est pas si mal joué dans une logique qui
ne
conçoit les rapports humains que sous la forme de deux
forces
qui s'affrontent. Dans le même registre délirant
—
Tyson est le Bien/Tyson est le Mal, le pompon revient tout de
même à Ferdie Pacheco, qui, dans le
numéro de
septembre de Boxing Illustrated, voit dans Tyson rien moins que la
figure du Christ. Il faudra bien que ces éternels adorateurs
se
rendent compte que la Justice n'est pas faite pour assurer le service
après-vente de leurs héros, mais qu'en revanche
leurs
opinions servent à merveille les
intérêts de ceux
qui ne font que regretter le manque à gagner.
Lorsque je me suis rendu cet
été à New York en vue
d'écrire une
biographie de Tyson (qui est beaucoup plus intéressant comme
individu et phénomène social que comme mythe),
j'ai eu
l'occasion de m'apercevoir que la frontière entre ceux qui
le
pensent coupable et ceux qui le décrètent
innocent
était d'un tracé bizarre. J'ai
rencontré Bert
Randolph Sugar, rédacteur en chef de Boxing Illustrated,
chez
Gallagher's où les entrecôtes aussi
épaisses que
les œuvres complètes de Patrick Besson sont
alignées dans l'entrée derrière une
vitre comme
les volumes d'une bibliothèque universitaire. Bert Sugar,
qui
est une véritable bible de la boxe, unanimement
respecté
dans le milieu, est atteint du syndrome macho-Hemingway à
tel
point que l'on se demande si, pendant qu'il s'envoie bière
sur
vodka, il ne va pas, entre deux voyages aux toilettes, poser
ses
couilles sur la table. Lorsque la question de la culpabilité
de
Tyson viendra sur le tapis il affirmera nettement : "Bien sûr
que
ce fils de pute est coupable !" Je n'aurai même pas besoin de
poser la question à Martine Barrat, une photographe
française, pleine de sensibilité, qui travaille
depuis
près de 20 ans à Harlem, auteur de Do or die,
pour
qu'elle me déclare : "Cette salope a brisé sa
vie".
En réalité,
tout le monde trouve que la comédie des poids lourds sans
Tyson,
ça commence à bien faire, l'un des champions en
titre,
Oliver McCall était son sparring-partner, l'autre, Georges
Foreman pourrait être son père. Tout le
"boxing-business"
pense que Désirée Washington et son amour-propre
mal
placé privent l'humanité entière du
spectacle du
plus spectaculaire boxeur de ces dernières
années,
qu'elle est au moins coupable de cela et que ça vaut bien,
en
terme de spectacle, un viol vaseux dans une chambre d'hôtel
à Indianapolis. On lui en veut de ça plus que
l'on n'en
veut à Robin Givens, garce patentée mais du
show-bizz,
qui donc faisait tourner la machine, on lui en veut
d'empêcher la
terre de tourner et les dollars de circuler. C'est un reproche de poids.
De Tyson, d'ailleurs, on se
fout un peu. De l'homme Tyson dont on ne s'est jamais
préoccupé de savoir s'il allait très
bien, puisque
le fait qu'il aille mal était la garantie de voir sur le
ring un
combattant à nul autre pareil. Le boxeur qu'il doit
redevenir,
comme c'est un sacré capital, on s'en occupe comme d'un
investissement qui dort depuis trois ans à l'ombre. Faut pas
qu'il déconne ! Voyez pas qu'il ne veuille pas remettre
ça ? Se battre... se faire vider les poches ! Dans tous les
médias sportifs et autres les observateurs s'interrogent
d'un
air docte sur sa forme actuelle, sa motivation
présumée,
le fait qu'il n'ait pas mis les gants depuis trois ans,
désappris les coups (pas sûr !), que son style
basé
sur une phénoménale rapidité et une
force
explosive exceptionnelle puisse difficilement être
adopté
par un boxeur qui aura trente ans la prochaine fois qu'il remontera sur
un ring.
S'il faut en croire sa
dernière apparition
télévisée (le 12
novembre sur Canal +),
ceux qui comptent sur lui pour
réamorcer
la pompe à phynances et renflouer leur compte en banque
copieusement garni ont du mauvais sang à se faire. L'ex-plus
jeune champion du monde toutes catégories confondues y
apparaissait amaigri, vieilli, mais surtout comme dépourvu
de sa
légendaire agressivité, comme brisé.
Encore
s'agit-il d'évaluer les raisons de cette cassure :
anti-dépresseurs ou pire encore et d'examiner sa
réalité même : tout cela n'est-il pas
qu'un
mensonge savamment élaboré ? Ne jamais oublier
que Tyson
a toujours été "fragile", qu'on a
imposé à
sa vie une tension telle qu'il est toujours au bord de la rupture. Quoi
qu'il en soit, aux questions volontairement banales, pour ne pas dire
plus, de Charles Biétry — le combat de
rentrée de
Tyson sera diffusé sur Canal
+ et il ne faut donc pas
compromettre ses chances de sortie —, Mike
répondait par
"oui" ou par "non". Lorsqu'il se hasardait à articuler une
phrase entière on était frappé par le
désenchantement du propos, un désenchantement
proche de
la mélancolie. Et l'on peut craindre les risques que
courrait un
boxeur mélancolique confronté à un
autre qui ne
l'est pas. Peut-être aussi que tout cela n'est que
dissimulation,
il ne faut pas oublier que, comme le disait José Torres, le
second champion du monde "Made in d'Amato" : "Un boxeur est un
menteur". Le plus important pour Tyson est de faire ce qu'on lui
demande, de sortir, ensuite... on verra bien. La vengeance est un plat
qui se mange froid. A plusieurs reprises le regard de Tyson se
rétablit et ce que l'on voit briller au fond de ses yeux
n'est
pas vraiment rassurant.
Peut-être que
c'était le juge Gifford qui tenait le bon bout lorsqu'elle
insistait pour que Tyson avoue enfin, qu'il s'excuse.
Peut-être
que ce que l'on a interprété comme un
entêtement
buté à vouloir casser la volonté
d'Iron Mike
était le seul geste humain envers lui depuis longtemps,
celui
qui veut délivrer un coupable de ses démons.
Seulement
Tyson vient du ghetto, il n'en est même jamais sorti et dans
le
ghetto on apprend à toujours nier, même
l'évidence,
et à ne jamais s'excuser.
D'autres démons
hantent les nuits de Désirée Washington, elle
pleure et
se réfugie dans les bras de sa mère, mais les
démons de Coventry n'intéressent personne. Pour
ceux qui
refusent de croire à leur existence ce sont les
démons
habituels qui viennent hanter, quelquefois leur vie durant, les
victimes d'un viol.
L’homme qui savait faire les quiches
Au début des années 80, Mike Tyson a
intégré une espèce de pensionnat : la
bicoque
d’Athens (New Jersey) où s’est
retiré Cus
d’Amato. Il n’avait pas trop le choix :
c’était ça ou la maison de correction
juste
à côté. Cus d’Amato,
l’entraîneur
mythique, le sorcier qui avait fait deux champions du monde, y trompait
son ennui en parlant de boxe des nuits entières avec Norman
Mailer, le reste du temps, il scrutait le ciel pour voir si les
Martiens n’allaient pas débarquer. Quelques jeunes
gens
vivaient dans les sept chambres à
l’étage qui
donnaient sur l’Hudson, ils voulaient tous devenir boxeurs,
mais
Cus savait qu’ils ne seraient jamais que des minables.
L’un d’entre eux
s’appelle Jay
Bright. Lorsque Cus l’avait recueilli à la mort de
son
père, l’adolescent pesait dans les cent-soixante,
cent
soixante-dix kilos. En prenant un peu d’exercice et en se
privant
des saloperies qui constituent l’ordinaire du jeune yankee
obèse, Jay Bright perdra cent kilos.
C’était
suffisant, a priori, pour en faire un boxeur présentable, le
problème étant que Jay
n’était vraiment pas
doué. Sa carrière s’arrêtera
sur une blessure
à l’œil après seulement trois
combats
amateurs. Cus ne le flanquera pas à la porte pour autant,
Jay
Bright continuera d’habiter Athens ; pour payer sa pension,
il
rend de menus services : la cuisine, le ménage. Il
rêve
maintenant de devenir comédien.
Lorsque Tyson se séparera de
Kevin Rooney,
celui qui a toujours été son entraîneur
chez les
pros, Don King, à la surprise
générale, fera appel
à Aaron Snowell (un illustre inconnu qui avait comme seule
référence d’avoir nettoyé
les toilettes de
la salle où s’entraînait un
ex-champion du
monde, Tim Witherspoon) pour le remplacer avec Rory Holloway et Jay
Bright comme assistants. Lorsqu’il apprendre cette promotion
inattendue, Teddy Atlas, le premier entraîneur de Mike,
déclarera : « C’est comme mettre des
tongs avec un
costume Armani ! » À un journaliste qui lui
demandait ce
que Jay Bright savait faire, Kevin Rooney - laconique -
répondra
: « Les quiches ! » La fine équipe de
bras
cassés complétée par Taylor Smith, un
«
cutman » distrait, s’illustrera plus que de raison
lors de
la première défaite de Tyson contre James
« Buster
» Douglas en oubliant la moitié de la trousse de
soins au
vestiaire et en lui prodiguant des conseils absurdes tout au long du
combat. Jay Bright est un nul patenté dont la
nullité est
de notoriété publique.
Ce que chacun donc présente
comme un «
retour aux sources » n’est qu’un pas de
plus vers la
déchéance du meilleur poids lourd des
années 80.
Tyson lui-même a le plus grand mépris pour Jay
Bright… « Il n’y connaît que
dalle ! » ;
s’il l’a repris comme entraîneur, soit il
a
parfaitement intégré le fait qu’il
dégringole la pente savonneuse et, tant
qu’à faire,
autant que cela ne lui coûte pas trop cher, soit il
n’a
rien compris ni à ce qu’il lui est
arrivé ni
à ce qu’il lui arrive ni, bien sûr,
à ce qui
va lui arriver.
Encore heureux pour le spectacle,
à
l’époque où le combat entre les deux
meilleurs
boxeurs du monde (Trinidad et de La Hoya) peut se
révéler
être aussi emmerdant à regarder qu’une
partie
d’échecs, Tyson possède dans ses poings
l’arme absolue : le punch qui peut retarder sa fin en
accélérant celle de son adversaire et
décoller le
public des sièges. Le punch c’est la
dernière chose
que perd un boxeur, juste avant ses derniers amis, et son adversaire a
été soigneusement choisi pour ne pas lui faire
trop de
misères (Orlin Norris vient de la catégorie
inférieure où déjà il ne
frappait pas),
l’affaire devrait donc être vite
torchée. Mais que
Jay Bright soit dans son coin laisse mal augurer de la suite des
opérations.
À la lueur de ce choix, le
retour au sommet
que l’on nous vante (vend ?) depuis
déjà trop
longtemps semble fort hypothétique. Cette
stratégie
signifie surtout que la dynamique suicidaire qui préside
à la fin de la carrière de Tyson est en place et
qu’aucune volonté ne s’oppose
à ce que, dans
deux ou trois combats, Tyson donne le spectacle pitoyable
d’un
has-been en perdition sur un ring : celui qu’il a
donné,
pour la première fois, devant James « Buster
»
Douglas… avec Jay Bright, impuissant, dans son coin.
C’est
tout ce que le public attend : voir crever, en public, celui qui leur a
fait si peur et les a tant fait bander. Le pire pour Mike serait que
personne même ne s’intéresse
à sa chute, que
celui qui a soulevé tant de passions et établi
tant de
fortunes ne suscite plus que l’indifférence,
qu’on
l’oublie comme tout ce qu’il a
représenté
à moins, plutôt, qu’on veuille
l’oublier comme
l’époque dont il a été le
symbole un peu
à la manière de Bernard Tapie chez nous.
Le seul à
sincèrement se
réjouir dans l’affaire c’est Jay Bright
: il va
avoir une jolie casquette toute neuve et, avec son pourcentage, il va
pouvoir s’empiffrer de quiches avant de se payer une cure de
thalassothérapie.
La cagoule ! La cagoule !
Lorsque les boxeurs sont finis, on leur propose, pour les achever, de
faire des conneries, on drape Jack Johnson dans une peau de
panthère mitée, on lui colle sur le
crâne une
couronne en papier chocolat et on le fait jouer dans Aïda, les
yeux exorbités et la paupière passée
au
Zébracier ou alors, comme ils ne savent pas faire
grand-chose
sur une scène, on les fait remonter sur le ring (qui est
leur
scène à eux) et on les ridiculise (la seule chose
qu’ils savent faire — bien ou mal —
c’est
boxer). On se souvient de Joe Louis couvert de cellulite
s’essayant au double nelson pour payer ses impôts
(il en
ressortira avec un lumbago tenace) ; d’Ali tournant un quart
d’heure comme un dératé autour
d’un lutteur
japonais tricotant des gigots comme un enfant à la
récré pour ne pas se faire attraper. Ce sont des
spectacles affligeants, que l’on fait subir, de
préférence aux poids lourds (qui sont
à
l’humanité ce que les
éléphants sont aux
animaux) pour se venger d’eux, pour leur faire payer ce
qu’ils ont été et ce qu’ils
ne sont plus :
les rois du monde. Ce n’est pas un hasard si ces
humiliations,
c’est à Jack Johnson, Joe Louis et Muhammad Ali
qu’on les a infligées le plus volontiers, ils
avaient
été des affronts pour l’homme blanc et
l’homme blanc n’aime pas que le nègre
lui crache
à la gueule ni qu’il brandisse le poing.
Mais, jusqu’à présent, ces spectacles
dégradants (pour ceux qui les donnent et ceux qui les
regardent)
ne se réclamaient pas de la boxe, ils se
réclamaient du
spectacle, du catch le plus souvent. Le combat de ce soir innove
peut-être dans la mesure où, s’il se
présente, a priori, comme un combat de boxe, il se vend
comme un
combat de catch.
« Attention, Mesdames et Messieurs ! À ma droite,
l’armoire à glace slave, le voïvode des
steppes,
l’ours polonais… Andrew Goooolo-ta ! À
ma gauche,
le pit-bull enragé, l’anthropophage, la terreur
des
ghettos… Mike Tyyyy-son ! »
Le public adore, il patauge dans le pop-corn en rigolant. On
l’imagine scander suivant ce qu’il advient sur le
ring (qui
n’a aucune importance) : « Dans les couilles ! Dans
les
couilles ! » (la bande à Golota) ; «
L’oreille
! L’oreille ! » (le clan de Mike). Le seul plaisir
qui lui
sera refusé c’est d’entonner :
« La cagoule !
La cagoule ! » comme les foules mexicaines lorsque
s’affrontent l’Indien Zapotèque et
Super-Barrio.
S’il fallait en revenir à des
considérations plus
sportives et à un ton plus mesuré, disons que
s’affrontent ce soir, à Auburn Hills dans le
Michigan,
deux boxeurs dont la chance est passée.
Andrew Golota, né le 5 janvier 1968 à Varsovie, a
émigré aux Etats-Unis en 1990, est
passé pro en
1992 ; il a failli devenir deux fois champion du monde en 1996, les
deux fois contre Riddick Bowe qui n’était pas
n’importe qui. La première, en juillet, alors
qu’il
menait largement et qu’il n’avait plus
qu’à
attendre que ça se passe, il se fera disqualifier pour coups
bas
; la soirée se finira en bagarre
générale, chacun
se servant de son téléphone portable comme
d’une
batte de base-ball. La seconde, en décembre (le Polonais,
même à jeun, n’est pas fin), dans les
mêmes
circonstances, il recommencera. Depuis, après une
condamnation
pour agression à main armée, il a connu, comme on
dit,
des fortunes diverses. Il a battu quelques types dont le
métier
est d’être battu (Elie Dixon, Jack Basting, Quinn
Harrare,
Marcus Rhode) ou dont le métier est, désormais,
d’être battu (Tim Witherspoon, Jesse Ferguson). Il
a
été vaporisé par Lennox Lewis
à la
première reprise et, après l’avoir
envoyé
sur le cul, il a finalement été battu par
Michaël
Grant que le même Lennox Lewis a
pulvérisé il y a
peu.
Tyson, c’est du connu, du solide, du
rabâché.
Où en est-il ? On n’en sait rien !
Lui-même
l’ignore. Abruti dans la vie à grands coups
d’antidépresseurs, il arrête son
traitement lorsque
vient l’heure de se battre et se met alors à
copieusement
déconner en tenant des propos cannibales ou en
déquillant
comme au bowling arbitre et adversaire. « Strike !
» hurle
la foule… C’est toujours un plaisir de le voir
débloquer car, malgré le peu de figures
laissées
à l’imagination en la circonstance, il sait faire
preuve
d’une créativité débordante.
Lors de la conférence de presse, Mike s’est
particulièrement illustré. À la
question
(très pertinente) d’un journaliste lui demandant
combien
de temps durerait le combat, il a répondu : «
Aussi
longtemps que ça prend pour tuer quelqu’un !
»
Interrogé sur son traitement, il a
déclaré :
« J’en prends pour ne pas vous tuer… je
tiens pas
à prendre du Zoloft… j’suis accro
à
ça… ça bousille ma vie… je
bande plus,
Popaul est en panne! » À ce propos, le procureur
Garrison
qui l’a fait condamner pour viol il y a quelques
années a
rétorqué: « Sa bite est bien la
dernière
chose qui tombera en panne chez Mike, si elle ne marche vraiment pas,
il n’est vraiment pas en forme ! »
Nous en sommes donc là, à nous demander si la
bite de
Mike marche ou ne marche pas (to bite or not to bite en quelque sorte
!) ; les journalistes spécialisés, eux,
continuent de
s’interroger doctement sur l’issue d’un
combat
opposant deux cinglés frappant tous les deux comme des
mules,
comme si cela avait une quelconque importance.
L’arbitre de ce qui devrait vaguement ressembler à
une
bagarre de routiers balèzes ayant quelques notions de
comment se
faire mal s’appelle Frank Garza.
On lui souhaite bien du plaisir.
Mon pit’ s’appelle Mike et je
vais te casser la tête !
Il ne viendrait à l’idée de personne
d’appeler son chien Proust, alors que tout ce qui
traîne en
banlieue et qui est de forme molossoïde s’appelle
Mike ou
Tyson… quelquefois, mais c’est plus rare, Hulk ou
Rambo.
S’il en avait connaissance,
l’intéressé se
montrerait flatté pour peu que le pit-bull lui ressemble
(court
sur pattes, les épaules très larges, puissamment
armé). Tout le monde trouve ça naturel, mais on
ne
m’ôtera pas de l’idée que,
lorsque l’on
appelle un chien d’un nom d’homme, on
considère,
plus ou moins, que chien et homme sont équivalents. Que le
monde
est un chenil.
Tyson dort par terre, il
couvre les femelles
par terre et l’on baptise de son nom tous les pit-bulls de la
planète. Il est la terrible adéquation entre la
barbarie
qui gagne notre monde et le rôle de barbare qu’on
lui
demande de jouer et qu’il lui arrive de remplir à
merveille lorsqu’il viole ou qu’il
dévore les
oreilles d’Evander Holyfield. C’est pour cela
qu’il
est l’idole couverte d’or de ce monde et son
esclave. Il
est de notre temps, celui de l’analphabétisme
voulu, des
serial-killers et de la fin de la dialectique ; du refus de la parole
articulée ; de la fascination pour la violence et la
brutalité ; de la puissance et de la gloire à
n’importe quel prix.
Ce que l’on veut, de
notre
côté, c’est que Tyson nous fasse bander
;
qu’il fasse couler le sang pour que nous gardions les mains
propres ; qu’il soit une bête et qu’il
meure.
Même s’il faut payer pour cela. Comme il
n’y a
personne qui puisse tenir ce rôle, aujourd’hui
(sinon un
bon Miura), avec autant de sincérité, on lui
pardonnera
tout pourvu qu’il continue à rester
enfermé dans
les ténèbres et le chaos pour quelques millions
de
dollars que l’on finira bien par lui reprendre.
La vie de Tyson est un aller-retour
tragique entre
sa soumission et son refus de ce rôle tout comme nos
sentiments
à son endroit oscillent entre la répulsion et la
fascination. C’est pour cela qu’il est un mythe, le
mythe
que nous méritons. Il se cogne encore, quelquefois, aux murs
de
sa cage pour retrouver l’humanité qu’on
lui
confisque, mais tout ce que nous désirons - en
réalité - c’est qu’il reste
un animal et
qu’il crève.
Il faudrait être un
héros pour
échapper à ce cercle de feu et Tyson
n’est pas un
héros : « Je ne suis meilleur ni pire que
personne,
j’essaie juste de survivre ! »
Ali nous faisait rêver par sa
beauté,
sa finesse, sa grâce et son intelligence, il était
le
support de nos rêves, celui d’un monde meilleur ;
Tyson est
le suppôt de nos cauchemars : un monde qui ne peut que
devenir
pire. Ali voulait vivre et vivre libre, Tyson veut survivre,
même
si, pour cela, il doit renoncer à sa liberté.
C’est
la différence entre une époque où les
utopies
étaient envisageables et aujourd’hui où
elles ne
sont même plus imaginables.
Le meilleur service à lui
rendre, celui qui
pourrait lui rendre l’humanité qu’on lui
dénie, serait de ne pas le regarder boxer, mais il en
mourrait
aussi. Parce qu’il n’est qu’une image.
L'ombre est sur le luxe…
MISCELANNEES
Enfant seul avec ballon
Au sein du règne animal, l’homme a toujours voulu
faire le
malin. Rien ne le destinait, pourtant, à y exercer une
quelconque suprématie. Bien avant lui, les babouins avaient
inventé le One Two Two et le Chabanais,
l’ornithorynque le
surréalisme à lui tout seul, alors
qu’il errait
encore, à croupetons, tapis dans des grottes sans mezzanine.
Que faire donc à sa place
lorsque l’on
est dévoré par l’ambition ? Sinon se
dresser,
à tout hasard, sur les pattes arrière pour voir
le vaste
monde de plus haut, en espérant qu’il
n’allait pas
lui pousser, comme au kangourou qui avait inventé le Madison
Square Garden, une poche sur le ventre.
Il semblerait que de cette
excentricité
n’ait pas seulement découlé
l’enfouissement
du cerveau reptilien sous plusieurs couches de neurones, mais bel et
bien l’apparition de la Culture sur la planète.
On peut déduire de ce qui
précède que, à l’inverse de
ce
qu’avancent ses détracteurs, le sport est bien
l’une
des entreprises les plus culturelles à laquelle puisse se
livrer
l’humanité souffrante. En effet, en dehors de
certains
sports assez proches des activités que pratiquent nos
frères inférieurs (courir, sauter, se foutre sur
la
gueule), la plupart d’entre eux sont parmi les choses les
moins
naturelles que l’on puisse imaginer.
Le football, lui, est l’un des
sports qui
concilient avec le plus de finesse la contrainte, donc la Culture, avec
le pur plaisir de l’activité physique (courir,
sauter, se
foutre sur la gueule). Rien de moins naturel, on en conviendra, en
présence d’une sphère de cuir de 0,68
à O,71
centimètres de diamètre et pesant de 396
à 453
grammes de n’utiliser que sa tête et ses membres
inférieurs pour tenter, aidé de neuf acolytes, de
la
faire pénétrer dans une cage
constituée de trois
barres : les verticales éloignées de 7,32
mètres,
l’horizontale les surmontant de 2,44 mètres,
défendue de surcroît par un individu qui a le
privilège de porter le numéro 1 et de pouvoir se
servir
de ses mains. Ce qui procure, d’ailleurs, aux supporters,
pour
peu que le gardien soit africain, l’occasion de plaisanteries
du
meilleur aloi : envoi de bananes accompagné de slogans fins
:
“Bamboula, au charbon !” et d’injonctions
délicates : “Retourne dans ta savane, Blanchette
!”
en supplément de la bluette dévolue
d’ordinaire
à tout gardien dégageant son camp :
“Oh, hisse !
enculé !”
Tout cela se déroule, dans le
meilleur des
cas, sur une pelouse soigneusement tondue de 75 à 120
mètres de long sur 45 à 75 mètres de
large ; tous
les cas de figure pouvant se présenter, pour le support
comme
pour la surface, depuis la jachère inondée
semée
de trous d’obus jusqu’à la moquette
synthétique qui brûle
l’épiderme pour peu que
l’on y effectue les spectaculaires glissades
destinées
à subtiliser le ballon à son opposant direct.
Il n’empêche que,
malgré ses
règles byzantines, dont le “hors-jeu”
est le pont
aux ânes, et son application judicieuse le Concile de
Nicée perpétuellement recommencé, le
football est
l’une des plus fantastiques machines à
rêver jamais
inventées, relativement facile, qui plus est, à
jouer
dans des conditions où il n’est pas
prévu de le
faire : à 7, à 5 et même tout seul.
Imaginons l’enfant —
seul — avec
un ballon ou quelque chose qui s’en rapproche. Pour jouer au
basket, il lui faut un filet suspendu et, à force
d’y
enfiler les perles, lui viendra une impression d’ennui proche
de
celle que lui procure d’ordinaire l’apprentissage
de la
table de multiplication. Pour jouer au volley, il lui faudra
obligatoirement un mur et, au bout de quelque temps, il aura
l’impression de jouer à la pelote basque. Ne
parlons pas
du water-polo qui nécessite un jacuzzi géant.
Alors que
s’il rêve de devenir arrière, libero,
avant-centre,
une souche pourra avantageusement figurer un adversaire pas
très
futé, un mur lui servira de partenaire pour ses passes
redoublées et un trottoir lui fera l’effet
d’un
boulevard où s’engouffrer bille en tête.
Pour peu qu’à force
de faire
résonner la cour ou le jardin de
“pointus” plus ou
moins précis, il récupère un copain,
c’est
parti pour les “pénos”, si
c’est la cage
d’escalier qui dégringole, on
“paille”. Le
premier qui marche sur le pied de l’autre choisit le plus
costaud
et ainsi de suite, le dernier que personne n’a choisi et qui
porte des lunettes fera l’arbitre. On entasse les pulls et
les
anoraks et allons-y les jeunes !
Avec un peu de chance, à
force de le voir
revenir sanglant des Vêpres, ses parents offriront
à
l’enfant seul et qui ne le sera désormais plus,
des
crampons, des protège-tibias en plastique et
l’inscriront
dans une école de football où il apprendra, les
mercredis
après-midi, les délices de
“l’intérieur-extérieur”
et de la douche
froide, à dribbler des cônes de signalisation et
les
rudiments de Clausewitz dont le célèbre adage,
“la
meilleure attaque c’est la défense”, a
tant desservi
le football moderne.
Tous les enfants de sexe masculin savent
plus ou
moins jouer au foot : bien, pas bien, très bien mais
suffisamment pour pouvoir, plus tard, apprécier les
tactiques
saugrenues, les gestes fous (bicyclette, aile de pigeon, petit pont,
Papineries et Cantonades), la syntaxe de Thierry Rolland
(“fauché comme un lapin en plein vol”),
les
explications d’après-match. En bref : passer
quelques
soirées peinards sur le convertible du salon, entre potes -
sans
femme. Comme chez les Jésuites, à la chasse, aux
Tuileries et à la guerre qui ne sont pas tous, loin de
là, des endroits où l’homme prend son
pied, mais
où se pratiquent en toute quiétude
l’une de ses
spécialités
préférées :
l’amitié virile, faite de promiscuité,
de
bousculades, de Oh ! de Ah ! jaillis en même temps de leurs
gosiers.
Le football est également
l’une des
seules activités où l’homme peut
pleurer
publiquement — de joie ou de douleur — sans se voir
automatiquement qualifié de ce qu’il
n’est pas. Si
l’on excepte sa variante magnétoscopée
qui tient
plutôt de la cinéphilie, il présente
aussi
l’avantage de ne laisser aucune trace, si ce n’est
la seule
qui compte : le souvenir seulement partagé par le
verbe…
“Tu te souviens ?” Comme la corrida,
l’enfance, les
amours illicites, son intérêt vient de ce
qu’il peut
toujours être raconté, rejoué,
à
l’infini.
Les trajectoires de Giresse qui
étaient, au
milieu de terrain, aussi élégantes que les
arabesques de
Pollock sur l’étendue de sa toile, ont
l’avantage
sur la peinture d’être imaginaires. S’il
était
un art, le football serait des plus conceptuels, puisque son objet
n’existe plus à peine s’est-il
réalisé, que sa beauté prend le risque
d’être effacée par un exploit
inoubliable qui,
à peine advenu, est déjà un souvenir.
Tout ce qui vient
d’être dit devrait,
Porte-d’Auteuil, faire réfléchir la
jeune fille qui
n’a que trop tendance à traiter
l’ivrogne
apoplectique qui vient de lui faire une queue de poisson de :
“connard de supporter !” Si ça se trouve
c’est
un Prix Nobel encore sous le coup de l’émotion que
lui a
procuré un
“cadrage-débordement” de David
Ginola. Donc, méfiance et motus. Boulevard Suchet,
l’intelligence peut passer équipée
d‘un
moteur diesel et d’une écharpe aux couleurs du
Paris Saint
Germain.
Jesse Owens
Avant
Carl Lewis est plus titré que lui ; Bob Beamon a
sauté
plus loin que lui ; Joe Louis a été
considéré comme un dieu, pas lui ; John Carlos
comme le
diable, pas lui, et pourtant Jesse Owens a fait davantage
qu’eux
tous réunis : une fois, une seule, il a changé le
monde.
En 1936, aux jeux Olympiques de Berlin, il a été
celui
qui a (dé) montré, aussi clairement
qu’il
était possible de le faire, que le racisme
n’était
qu’un délire sans fondement, qu’un
Nègre
pouvait courir plus vite et sauter plus loin que les plus beaux
étalons de la race des seigneurs.
La gloire sportive a cette supériorité sur les
autres
d’être incontestable, celui qui a couru le plus
vite a
gagné, celui qui a sauté le plus loin a
gagné. Et
celui qui a gagné la course, comme il allait gagner le
concours,
c’était un Nègre : Jesse Owens. Hitler,
ses
légions, ses étendards et tous les dieux du
Walhalla
convoqués pour l’occasion n’y pourraient
rien, la
foudre qu’ils appelaient de leurs vœux
était
tombée au pied de leur tribune ; le 22 juin 1938, des mains
de
Joe Louis, c’est sur le menton de Max Schmeling,
qu’elle
dégringola en moins de trois minutes ; il faudra attendre
quelques années supplémentaires pour
qu’elle les
carbonise.
Un beau jour de 1936, un jeune homme, noir a montré avec
l’évidence du sublime que tous les hommes
naissaient
inégaux devant la nature, ce qui veut dire que tous les
hommes
ne peuvent être égaux qu’en droit,
qu’il
n’y aurait, sinon, aucune humanité pensable. Pour
ces dix
secondes et quelques dixièmes, les damnés de la
terre
peuvent lui être éternellement reconnaissants.
Tout avait pourtant mal commencé et rien, ensuite, ne fut
simple.
James " Cleveland " Owens est né le 12 septembre 1913
à
Dainville, son grand-père était esclave, son
père,
Henry, qui ne savait ni lire ni écrire et sa
mère,
Mary-Emma étaient métayers,
c’est-à-dire
guère plus que des esclaves. La nuit en Alabama, de
mystérieux cavaliers masqués parcouraient les
plaines au
galop, on pouvait voir les flammes des bûchers en forme de
croix
qu’ils allumaient au sommet des collines, au matin, on
découvrait le corps d’un Noir - qui ne
s’était pas suicidé - se
balançant au bout
d’une corde. À cinq ans, le petit Owens contracte
une
pneumonie, aucun médecin ne jugera bon de se
déplacer
pour soigner un Négrillon et ce sera Mary-Emma qui incisera
l’abcès avec un couteau. La plaie à la
poitrine
saignera trois jours avant de guérir.
La famille Owens, et ses dix enfants, finira par émigrer
dans
l’Ohio où Dieu est plus clément, ce qui
ne veut pas
dire clément pour autant : le père de Jesse
chôme,
sa mère est domestique, Jesse travaille dans une
épicerie. C’est à Cleveland, pourtant,
qu’un
entraîneur, Charles Riley le découvrira et saura
deviner
les possibilités de ce jeune homme pas très
costaud
auquel, pour qu’il se requinque, il offre tous les jours un
petit-déjeuner de sa composition.
À seize ans, Jesse est déjà
marié et confie
à son entraîneur qu’il ne peut rien
avaler alors que
sa famille crève de faim. Riley se chargera de trouver un
boulot
à Henry Owens, ce qui n’empêchera pas
Jesse de
continuer à trimer comme cireur de chaussures, homme de
peine ou
liftier au lieu de poursuivre des études.
En 1935, en moins d’une heure, à peine remis
d’une
chute, il bat cinq records du monde et en égale un autre. En
1936, il remportera quatre médailles d’or aux jeux
Olympiques. Paradoxalement, c’est son adversaire aryen Luz
Long
qui lui fera changer ses marques pour son dernier essai victorieux au
saut en longueur. Une photo noir et blanc les montre penchés
affectueusement l’un vers l’autre.
Hitler ne lui serrera pas la main, Jesse déclarera
à ce
propos : " C’est sûr, je n’ai pas
été
invité à serrer la main d’Hitler, mais
je
n’ai pas été invité, non
plus, à
serrer la main du président des États-Unis ! "
Sur Broadway, pourtant, l’Amérique fera un
triomphe
à l’homme le plus rapide du monde. Le long du
parcours, un
inconnu lui lancera un sac en papier contenant 5 000 dollars.
C’est tout ce qui lui restera, la parade achevée,
pour
élever ses trois enfants avec un petit boulot
d’éducateur sportif à 30 dollars la
semaine. "
Quand je suis revenu après toutes ces histoires, je
n’ai
pas pu m’asseoir à l’avant des bus ni
vivre
là où je voulais ! Où est la
différence, je
vous le demande ? " Disqualifié par sa
fédération
deux semaines après son triomphe pour avoir
refusé une
tournée en Suède, Owens sera obligé,
pour gagner
sa vie, de recommencer à faire ce qu’il sait faire
le
mieux : courir.
Contre des chevaux.
" Ça me rendait malade, mais je l’ai fait ! "
dira-t-il
à ce propos. Pour tout arranger, ses deux
associés blancs
l’escroqueront dans une affaire de pressing, le laissant avec
114
000 dollars de dettes.
Il faudra attendre la Deuxième Guerre mondiale pour que le
président Roosevelt lui procure un travail correct chez
Ford. La
suite se confond avec les histoires que raconte le capitalisme : Owens
réussira dans le business, il créera une
fondation pour
venir en aide à la jeunesse ; dévoré
par les
ulcères qui étaient le prix à payer
pour devenir
quelqu’un dans cette Amérique où
n’importe
qui peut devenir quelqu’un, il mourra d’un cancer
au poumon
à l’âge de soixante-six ans.
De Jesse Owens en tant qu’athlète, il reste cette
extraordinaire impression de facilité qui fait que
l’on se
demande encore si, intrinsèquement, il n’est pas
le
meilleur athlète de tous les temps. Ses performances sont
loin
d’être ridicules comparées à
celles des
champions d’aujourd’hui surtout si l’on
prend en
compte le fait que, hormis des techniques
d’entraînement
rudimentaires, on courait à son époque sur
cendrée
et qu’en guise de starting-block on creusait deux trous dans
le
sol (10’’2 quand même sur 100
mètres), que son
record du monde du saut en longueur (8,13 mètres) a
été établi en un seul saut
après une course
d’élan sur une piste en herbe. Tout cela est de
peu
d’importance en regard de ce qu’il
représente.
Légende vivante, héros américain
devenu alibi
comme Muhammad Ali allumant la flamme des jeux Olympiques
d’Atlanta après avoir fait trembler
l’establishment,
il refusera de s’associer à la contestation la
plus
radicale, croyant sincèrement qu’il suffisait pour
s’intégrer de se soumettre aux modèles
proposés et qu’il suffisait pour être un
modèle d’avoir du talent et de la
volonté. En 1970,
il écrira : " Si les Noirs ne réussissent pas
aujourd’hui, c’est qu’ils ne le veulent
pas. " Ce qui
lui vaudra d’être traité
d’Oncle Tom et de
lèche-cul. C’est le paradoxe de certaines
insultes, aussi
justifiées soient-elles, elles n’en sont pas moins
injustes.
Il était d’un temps où l’on
n’autorisait les Noirs qu’à fuir et
à se
battre, sur les stades et sur les rings, ce qui ne les changeait
guère de leur vie quotidienne ; d’un temps
où le
sport, coupé des intérêts commerciaux,
avait une
fraîcheur qu’il n’a plus. Les enjeux
sont,
désormais, différents ; moins visiblement
politiques, ils
continuent à l’être sauf que le diable y
apparaît masqué comme les cavaliers du KKK. Je
n’en
veux pour preuve que ce clip co-produit par Canal + avec
l’aide du CNC, où par les miracles du morphing,
Jesse
Owens se transforme en Carl Lewis avant que celui-ci " se transforme
à son tour en humanoïde de synthèse
évoluant
jusqu’à Atlanta enveloppé du rouge
"Coca" ".
Contre une couleur, que faire ? Et comment
s’étonner que personne ne s’y oppose ?
Jesse Owens a changé le monde
une fois, il a
passé le reste de sa vie à essayer de la changer
une fois
encore et il a échoué. Personne n’a le
droit de le
lui reprocher puisque personne n’a fait mieux.
Après
Qu’un seul Arabe lui manque et la
France est dépeuplée
Le monde et ceux qui l’habitent sont occupés par
fort peu
d’évènements de réelle
importance. Tous les
ans et plus ou moins dans l’ordre : la rentrée des
classes, le prix Goncourt, Noël (le foie gras, les chocolats,
la
belle-mère à qui l’on offre le Goncourt
qu’elle a déjà), les soldes (deux fois
par an et
deux fois supplémentaires dans le rouge à la
banque), la
saison du blanc, le festival de Cannes, Roland Garros, le Tour de
France et, prélude au rut estival, le numéro
spécial de « Comment perdre trois kilos avant
l’été » des magazines
féminins.
Tous les quatre ans, il y a les Jeux Olympiques (d’hiver et
puis
d’été) et la Coupe du monde de football
; tous les
cinq ans : élections législatives, et tous les
sept ans :
élection présidentielle. Cela suffit dans
l’ensemble au bonheur des occupants de l’Hexagone,
d’autres contrées restant adeptes
d’épiphanies (Super-Bowl, San Fermìn,
Dokumenta)
sans écho sous nos latitudes.
Quand c’est fini, on respire, on se retrouve enfin seul sous
la
voûte étoilée face aux interrogations
métaphysiques qui nous hantaient parfois pendant les
intervalles
publicitaires, à la mi-temps ou au changement de
côté : « Pleuvra-t-il demain ou y
aura-t-il du vent
? » Il faut se hâter, quelquefois, la semaine
d’après, on embraye sur Halloween.
Les hasards du calendrier peuvent faire se chevaucher plusieurs
évènements, il se produit alors un embouteillage
encéphalique, les axones du quidam de base flirtent avec la
zone
rouge du compte-tours, faisant courir à ses
méninges un
risque d’échauffement préjudiciable
à leur
bon fonctionnement. J’avoue, pour ma part, ne plus avoir la
souplesse intellectuelle suffisante pour, en aussi peu de temps,
pouvoir professer un avis autorisé sur cette Coupe du monde
qui
tombe mal et la redécouverte de la France
d’en-bas, la
passation de pouvoir entre Venus et Serena Williams (sans compter
l’avenir de Tyson qui me préoccupe) et le jeu
subtil des
triangulaires ; il me faudrait l’agilité
d’un
abonné de la rubrique « Rebonds » ou une
raquette
d’un tamis aussi fin que celle qu’utilise Robert
Redeker
pour dénoncer l’illettrisme et
l’abrutissement des
masses d’un même revers le long de la ligne. Je
n’en
ai ni la volonté ni la technique et, comble de malchance,
j’ai jeté une raquette de la dite marque
(Dialektik)
fabriquée en Allemagne de l’Est le jour
où je me
suis rendu compte qu’elle était incapable de
renvoyer les
balles un tant soit peu « travaillées ».
À ce niveau de
saturation de
l’espace public et privé par des
spécialistes
incontestables, on n’a guère plus envie que de
leur donner
à tous raison puisqu’ils ont tous tort ;
qu’ils
s’intéressent à ce à quoi on
veut
qu’ils s’intéressent, et qui
n’est pas
intéressant.
Les analyses les plus pointues sur ce qu’un
évènement de cette ampleur produit
d’aliénation supportrice ne tiennent pas une
seconde
comparées à une aile de pigeon réussie
par un
Equatorien venu du diable vauvert ; le centre au second poteau
guatémaltèque le plus pertinent
n’empêchera
pas un esprit modérément critique de
soupçonner
que les dispositifs du totalitarisme marchand et la
rhétorique
assortie sont clairement à l’œuvre sur
l’ensemble de la planète
câblée. Chacun a
donc ses raisons que la Raison ne connaît pas et il
n’est
rien de pire. Terré dans son T3, l’individu se
sent
abandonné face à la masse et se tourne avec
dépit
vers son animal familier couvert de croûtes et de tiques :
« Ils sont fous, hein mon vieux Bouchien ! Allez, viens,
c’est France-Danemark, on a le temps de faire un tour !
»
La figure d’aujourd’hui ne serait donc plus le
Saint, le
Yogi, le Travailleur ou le Commissaire politique, mais le milieu de
terrain et, accessoirement, sa compagne, ficus blond muni
d’un QI
de 90-60-90. On peut le regretter, mais on ne le doit pas, le
progrès est à ce prix.
Pour que les choses soient claires et tant que nous en sommes au
quantitatif auquel se borne, hélas, souvent le discours
sportif,
je n’ai rien contre le fait que Z.Z gagne dix fois plus que
J.2.M, alors qu’il est d’usage de
s’indigner
vertueusement du salaire de ce dernier, ni même que
l’on
ait oublié que des Intouchables
d’aujourd’hui, dont
Hidalgo (Michel) et Platini (idem), avaient eu, si je ne
m’abuse,
quelques démêlés avec la justice pour
onze valises
de billets qu’ils avaient oublié de
déclarer
à l’administration fiscale.
Pour le plus léger, on pourrait se gausser du vocabulaire de
Roger Lemerre et de ses stratégies sioux qui feraient
prendre
Bigeard pour Clausewitz ; de l’importance
planétaire que
prend parfois l’état du genou de Thierry Henry ou
celui de
la cuisse de Z.Z. C’est à la portée des
chansonniers de la Butte ; ce qui l’est moins,
c’est le
travail de déconstruction qu’il faudrait
opérer
à propos des flots de réclame
(l’ancienne
publicité) qui nous inondent de leurs vertus
sédatives.
Car, devrait-on désespérer Billancourt, la
Courneuve et
les Champs-Elysées (ou plutôt les marchands qui
les
bordent), les grandes retrouvailles sponsorisées par Adidas
du
peuple de France Black-Blanc-Beur communiant à cette seule
occasion dans une même liesse en scandant : « Tous
ensemble
! Tous ensemble ! » des slogans ineptes : « Et 1,
et 2 et
3-0 ! », c’est de la propagande pur jus au
même titre
que l’Argentine absoute en 1978 et retrouvant sa place, Junte
ou
pas Junte, torture d’état ou non, au rang des
nations
fréquentables.
On peut toujours préférer l’une
à
l’autre et se féliciter de ce que la France,
contrairement
à l’Argentine qui n’existe pas, ait
toujours su
tirer orgueil de sa Légion étrangère
– via
Gabin et Piaf –, mais ces flots
d’idéologies de
coloration variable (il y flotte à la surface un
soupçon
de mazout) sont à la solde des nationalismes les plus
belliqueux
; s’ils ne produisent pas des effets aussi destructeurs que
les
discours et les désirs de guerre qu’ils servent
d’ordinaire, ce sont pourtant les mêmes. Ils
vérifient à blanc que tout cela pourrait
fonctionner
à merveille et pour de bon.
Si l’on en avait besoin.
Comme en 14 !
Et que chacun y participerait.
Moi y compris.
Jour de foot - nuit blanche
La femme de supporter se contentait jusque-là de voir partir
son
époux pour le stade, bardé de klaxons et de
fumigènes. Lorsqu'il restait à la maison il
écoutait le "Multiplex" de Vendroux sur France-Inter avant
d'aller se coucher.
Dans un cas comme dans l'autre il
s'endormait
difficilement mais vers deux, trois heures du matin il
réussissait enfin la reprise de volée que Ginola
avait
manquée.
Au début de
l'été, elle
soignait ses coups de soleil, à l'entrée de
l'automne ses
engelures, toutes choses qui ne lui rendait pas l'existence trop
difficile à supporter.
C'était sans compter sur
Canal + et
les
progrès de la technique réunis. Pour
réussir en 20
minutes ce que d'habitude il est impossible de faire en 3 ou 4 heures
et lui rendre la vie impossible, ils s'y sont mis à 48
cameramen, 12 journalistes et 12 réalisateurs plus un
réalisateur en chef, sur 12 sites.
A peine les sifflets des arbitres
ont-ils mis fin
aux rencontres de championnat de France (10 en D.1, 2 en D.2) que tout
un chacun peut voir sur son écran tous les buts, toutes les
actions intéressantes qui ont eu lieu, de Lille
à
Monaco. L'exploit technique le plus complexe qui soit (plus encore que
le petit-pont), les équipes de Canal + l'ont
réussi.
Entre parenthèses cela donne la minute de
télé la
plus chère du monde. Leurs concurrents auraient
payé davantage, puisque "ça marche !"
et que tous
les amateurs véritables en sont "accros".
Il aurait fallu se douter qu'une
chaîne sur
laquelle Jean-Pierre Coffe vocifère sur l'air des lampions :
"Frais le produit, frais !" serait la première à
proposer
ces images là, à peine congelées.
Tout ça fait que
désormais le
supporter ne ferme plus l'œil de la nuit puisqu'il rate
immanquablement ce que Lizarazu a réussi et que sa femme
peut
songer, les yeux grands ouverts dans le noir, que fou vient
du
latin follis : "bourse de cuir, outre gonflée, ballon". Ce
n'est
pas ça qui va l'aider à s'endormir...
De la démocratie...
Il y a peu, on ne connaissait qu'une seule et unique boxe, celle de
Marcel Cerdan et de Ray « Sugar » Robinson,
c'était
la préhistoire sans les massues. Depuis quelque temps ont
fait
irruption quelques variantes toutes plus ou moins issues de la boxe
française puisqu'elles utilisent pieds et poings.
Comme pour les utilisateurs de
baladeurs, la
pratiquer telle quelle serait revenu à
échantillonner
Offenbach pour faire du rap ou à taguer "de Dion-Bouton" sur
l'abribus de son quartier périphérique, on a
inventé à leur usage : le full-contact, la boxe
américaine qui n'a d'américaine que le nom, le
kick-boxing et importé la boxe thaï. Les
éducateurs
spécialisés disent que c'est bon pour
l'intégration et le voisin du dessous qu'avec un bon berger
allemand, ils peuvent toujours essayer de faire les mariolles.
La télévision ne
pouvait donc ignorer
ce sympathique phénomène dont elle ne sait pas
encore
s'il est ou non télévisuel. Le meilleur moyen de
le
vérifier sera donc de regarder la soirée que lui
consacre
Canal + qui s'annonce, évidemment, "explosive". Au
programme, 4
combats de kick-boxing dont deux championnats du monde W.K.C entre Rick
Roufus et André Manart en lourds-légers et Dida
Diafat et
Kyogi Katsuyama en légers. Cerise sur le gâteau,
la
rencontre de boxe thaï (on y utilise les coudes et les genoux
pour
faire bonne mesure) entre Joël Cesar et Danny Bill.
Lorsque la fin de l'Histoire sera enfin
survenue et
le post-modernisme réalisé, les
caméras de
télévision seront installées en
permanence sur les
parkings des boîtes de nuit pour retransmettre en
léger
différé des combats d'Absolut-boxing avec coups
de
tête, doigts dans les yeux et torsions des testicules. On
s'impatiente...
Fouette cocher !
Il est des sports qui se traîneront toujours la
même image,
quoi qu'ils fassent pour la changer. Qui dit boxe française
voit
rappliquer aussitôt les poncifs belle-époque par
tombereaux entiers. Les voyous de barrière
(c'était la
banlieue d'avant), Casque d'Or, les moustaches en guidon de
vélo, Milord l'arsouille, Jésus la Caille, Hector
Guimard, les réverbères à gaz et bien
entendu, les
Panhard et Levassor que l'on démarrait à la
manivelle et
les Brigades du Tigre.
Tout cela est bien dommage car il y a
longtemps
qu'il n'est plus d'usage d'aller chercher la boxe française
au
rayon des curiosités modern-style, des amusettes pour
nostalgiques. La boxe française est un très joli
sport
certes et qui, contrairement à beaucoup d'autres sports de
combat peut être pratiqué par tous, sans adopter,
qui plus
est, l'idéologie bizarre qui va avec ses
succédanés orientaux ; mais c'est aussi un sport
à
part entière, redoutablement efficace, il suffira
à celui
qui en doute d'encaisser un chassé médian pour en
être définitivement persuadé.
En se refusant à devenir
professionnelle la
boxe française a, certes, définitivement perdu
son combat
contre la boxe anglaise, mais la vogue des arts martiaux l'a fait
sortir du ghetto où elle stagnait depuis la seconde guerre
mondiale. Une nouvelle génération de pratiquants
l'a
rendue plus rugueuse et a quasiment résolu le
problème
des enchaînements pieds-poings qui était, jusqu'il
y a
peu, assez académique.
Spectaculaire et proche de la
chorégraphie
à l'entraînement où les femmes
excellent par leur
souplesse et leur adresse, son spectacle en compétition est
plus
confus, l'efficacité et la rapidité prenant le
pas sur le
joli geste. Pour peu que les deux adversaires soient des battants on
n'est parfois plus très loin des confuses
mêlées du
samedi soir au sortir du bal.
Que Saïd et Mohammed regardent
les championnats
du monde que diffusent Paris
Première samedi et ils
abandonnent
le karaté aussitôt, avec un peu de chance
même, le
fils du traiteur-plats à emporter cambodgien va laisser
tomber
la boxe thaï... Enfin quelque chose de typiquement
français
qui peut plaire à ceux qui ne le sont pas encore... de quoi
rêver !
Mongkon, Fanny et les 3 canards
Avec Carlos et Main d'Or, au camping des 3 Canards, on gagnait tout ce
qu'on voulait. Le blanc, le rouge, le rosé et même
le
"jaune" ne faisaient pas trembler nos bras. On intéressait
les
parties quelquefois, pas grand chose, mais une fois que les teutons
avaient plié l'auvent on échangeait en douce les
marks
contre le salmis de palombes de la mère Baillet.
Alors, quand les Thaïlandais
ont
débarqué on n'a même pas
soulevé le bob. Et
quand ils nous ont proposé d'en faire une petite, Carlos a
demandé à sa fille d'aller jouer plus loin, au
cas
où elle prendrait une boule sur la tête et Main
d'or a dit
qu'il n'avait pas que ça à faire, qu'il leur
demandait
pas la recette du canard laqué... Comme ils ont
insisté,
bien gentiment, il faut le reconnaître, on a repris les
boules
que l'on avait rangées dans le coffre de la R 12. Y'en avait
deux qui avaient des noms à coucher dehors et un autre qui
s'appelait Mongkon.
Si l'on compte le terrain que l'on
connaît par
cœur, on était quatre contre eux. Carlos, il a
fait comme
d'habitude pour décourager le novice, il a placé
sa boule
contre le bouchon et il a pris un air modeste. Mongkon lui a souri et
trois dixièmes de seconde plus tard c'était sa
boule qui
était à la place de celle de Carlos, une O'But
toute
neuve que l'on n'a jamais retrouvée. Le reste c'est pas la
peine
de raconter, les plaies sont encore fraîches. On a
embrassé Fanny tout l'été.
Aux dernières nouvelles on
les a
retrouvés les Thaïlandais, ils sont
engagés dans le
Trophée de Pétanque Canal + 94, avec
des
Hollandais et
des Tunisiens. Seulement, ce à quoi ils jouent, aux 3
Canards on
appelle pas ça de la pétanque. C'est
peut-être du
sport, de la géométrie ou alors de l'art mais de
toute
façon, c'est pas un truc pour nous.
Tendido ou Nintendo ?
Il y a longtemps, les seules images - si l'on excepte celles des
rêves et des souvenirs, que l'on avait de la corrida
c'était des photos un peu grasses au fond d'un restaurant
où les habitués étaient tous
rescapés de
Teruel et quelques bouts de films tremblés où
l'on voyait
Ava Gardner assise et Antonio Ordonez debout. En ces temps
là il
ne valait mieux pas mettre le sujet sur le tapis si l'on voulait
travailler la jeune fille pour l'estoquer à
l'hôtel.
C'est elle, maintenant, qui vous
explique que le
"tremendisme", décidément, c'est pas terrible et
que le
classicisme va avec tous les imprimés de chez
Souleïado.
Simon Casas est passé par là et la Movida,
Jacques Durand
aussi et Canal +.
Grace à eux n'importe qui, au nord de la
Loire, sait désormais qu'un "derechazo" s'effectue
habituellement de la main droite et que les banderilles ne sont pas
forcément posées pour faire joli. Pourquoi pas ?
Mais
pourquoi pas, non plus, le replay et le ralenti ?
Aucune réalisation, aussi
pudique et
sophistiquée soit-elle, n'arrivera à rendre ce
qui se
passe - vraiment, dans une arène, que l'on ne peut saisir
que
collé au ciment des gradins, en regardant, de loin parfois
mais
pour de bon, ce qui se passe au centre : la mort
défiée,
la mort déviée, la mort donnée.
La seule justification de la corrida,
c'est qu'elle
ne puisse, réellement, sans horreur, être
regardée
en face. Il est fort à craindre que la
télévision
(et les anabolisants) n'accouchent d'un autre spectacle, fait pour elle
où l'accent serait mis là où il ne
faut pas. Que
les matadors et les taureaux que l'on élève pour
eux
cherchent le meilleur angle, non pas celui de leurs trajectoires
antagonistes puis liées mais celui de la focale qui les
filme.
Quoi qu'il en soit : "Suerte, hombre !".
CULTURE
Après le combat de trop, le livre de
trop
Le problème avec les livres qui traitent de sport,
c’est
que l’on ne sait pas s’il s’agit de
littérature ou bien de sport, de chiasmes bienvenus ou du
compte-rendu plat de sanglantes mêlées ouvertes.
La
critique s’en trouve désarmée et, du
coup,
s’en désintéresse.
À l’inverse des pays anglo-saxons, où
la
littérature sportive est un genre
répertorié
où les plus grands (Hemingway, Mailer, Schulberg) se sont
illustrés, en France, on n’y parle que de sport et
c’est tant pis pour la littérature. Sous nos
latitudes, le
livre de sport est soit l’hagiographie d’un sportif
de
renom dont la vie se révèle être
ennuyeuse comme la
pluie (gamin turbulent, mari modèle, il est
devenu, son
service militaire accompli, un père attentif), soit une
variation journalistique plus ou moins talentueuse sur un
problème (l’argent, le dopage) ou un
événement exceptionnel (la Coupe du monde, la
traversée du Pacifique nord en pédalo).
Editorialement, cela produit des succès publics
formatés pour et par le marketing (Massacre à la
chaîne de montre, Les yeux bleus dans les étoiles
filantes) ou des échecs inattendus (Zizou, ma vie, mon
œuvre), littérairement, cela donne une prose
bien-pensante
sous une jaquette en couleur à ranger dans la
bibliothèque du living entre un gadget dont la pile manque
et un
vase de Murano ébréché. Et pourtant,
quoi de plus
romanesque que le destin des sportifs (Deschamps et Forget
font
exception) et que les scénarios proposés par une
activité où se télescopent
à
qui mieux mieux le grotesque et le sublime ?
Le livre de Christophe Tiozzo, Ma terrible descente aux enfers, aurait
pu être intéressant dans la mesure où
il se situe
juste à la croisée de ces écueils,
manque de pot,
il se fracasse sur les deux et l’on en sort avec
l’haleine
douteuse et une furieuse impression de gâchis.
Le roman possible est là pourtant, dans cette vie
qui
trimballe un gamin trop doué de la
cité
des Courtilles (93) à l’Ocean Drive de
Miami pour
s’arrêter (jusqu’à quand ?)
derrière le
comptoir d’un rade au fin fond de
l’Ardèche (08),
dans le trajet météorique de cette
beauté
qui ne veut que se détruire, dans l’oubli de soi
et des
dons que l’on a reçus du ciel à grands
coups
d’alcool, de coke et de boustifaille.
C’était du
tout cuit pour un écrivain qui aurait eu le courage
(ça
va pas de soi, le gonze fait plus de cent kilos et n’est pas
fin…) de s’opposer à son sujet pour
qu’il ne
se contente pas de la vulgarité de ces clichés
narcissiques et geignards maladroitement enfilés,
qu’il comprenne qu’en littérature, comme
sur le
ring, le respect que l’on mérite est à
la mesure
des risques que l’on prend.
Comme le cadet des Tiozzo est tout l’inverse
d’un
exemple pour notre belle jeunesse, l’auteur en a
rajouté
une louche dans le genre « grand public ». Alors,
les
vestiaires sont « de douleurs et de déchirures
», on
a la tronche « imbibée d’alcool
», on se
balade « d’une fille-pute à
une fille de pute
», la débandade est «
programmée
», d’ailleurs : « elle aurait fait fuire
(sic !) le
premier homme d’affaires venu ». Dans le meilleur
des cas,
on dirait Les nuits fauves (c’est dire le niveau !), dans le
pire
Interview… De temps à autre, on ne peut
s’empêcher de sourire, sans doute parce que
l’on a
mauvais esprit, lorsque Christophe suppose que les Acariès
sont
honnêtes et qu’il va
récupérer un jour ou
l’autre le pognon qu’il s’est
fait piquer en
Suisse.
La raison de cet échec est simple : celui qui a
été chargé de
l’écriture de ce livre,
Alain Azhar, n’a pas le niveau requis par son sujet. Lorsque
l’on parle de littérature (et non pas
d’imprimerie),
il faudrait toujours avoir présent à
l’esprit ce
que l’on fait perpétuellement mine
d’ignorer : pour
écrire un livre, il faut être un
écrivain. Tout le
reste c’est du pipeau ! Il ne viendrait à
l’idée de personne, sous prétexte
qu’il a
deux poings, de croire qu’il peut devenir champion du monde
des
super-moyens ; cela reste un mystère que, sous
prétexte
que l’on « sait » écrire (on a
appris à
l’école), n’importe qui puisse se
baptiser
écrivain ou même « professionnel
» de
l’écriture.
Finalement, toute cette prose à l’épate
fait
remplir à Tiozzo le rôle que notre
société
offre aux idoles déchues et donne au lecteur bonne
conscience
tout en lui permettant de jouir de sa veulerie. Elle aura,
heureusement, beaucoup moins de conséquences sur les
finances de
l’ancien champion du monde que les judicieux conseils que lui
a
dispensés son ancien manager, Jean-Christophe
Courrèges,
mais on peut regretter, là encore, que Christophe ait
été mal conseillé.
Résultat des
courses : on lui a salopé sa bio comme on lui a
salopé sa
carrière et comme il a salopé sa vie.
C’est dommage
!
La littérature et la boxe, qui en ont vu d’autres,
s’en remettront… Lui ? Faut voir !
Homeboy
La boxe c’est avant tout de la violence pure et ce qui frappe
le
plus dans la violence, hormis la masse par la vitesse au
carré,
c’est son invisibilité. Un coup de poing va aussi
vite
qu’un coup de couteau, en un instant on est mort et
l’arbitre compte, le sang ne coule pas forcément.
Le cinéma a toujours eu un
problème
pour représenter ce qui n’est pas spectaculaire et
la
violence, contrairement à ce que le cinéma fait
croire
l’est moins que tout. Le ralenti est le moyen le plus
usité actuellement ; plus que paradoxal, il est immoral car
si
la violence et la mort sont présentes sur un ring et dans le
monde elles n’y mettent aucune complaisance.
Pour qu’Homeboy
n’échappe en rien
aux stéréotypes il y a au moins un effet de
ralenti par
scène de combat et il y coule une barrique de sang (225
litres).
Sans parler, bien sûr, du nombre hallucinant de coups directs
que
se portent les boxeurs sans trop sourciller (Emile Griffith tua Benny
Paret en dix-huit coups de poings) et du bruit effrayant
qu’ils
font.
Comparées au reste et par le
seul fait que
Mickey Rourke remue davantage comme un boxeur que Sylvester Stallone,
les scènes de boxe sont ce qu’il y a de moins
effroyable
en une heure et demie de projection. Attachez vos
protège-dents
: sa mère était folle, son père
buvait, pour
arranger le tout, ils l’ont appelé
Johnny… Johnny
Walker. Encore heureux, lorsqu’il
n’était que
“baby” sa grand-mère était
chouette avec lui,
elle lui faisait faire des tours de manège en le gavant de
Marshmallows. Devenu grand, il est un peu autiste, on le saurait
à moins. Il boit beaucoup par atavisme, surtout avant ses
combats où, en souvenir de son aïeule, il porte des
culottes en peau de vache. Il n’a pas trop à se
plaindre,
son copain a été trouvé tout bleu dans
une
boîte à lettres, sa copine est
propriétaire
d’un manège en panne qu’elle essaye de
réparer avec une clé à molette
foirée et
ses poneys ont la colique.
Johnny Walker boxe. Des fois il gagne,
des fois il
perd. C’est la vie ! Il en prend surtout plein la tronche, ce
qui
lui procure des visions comme à Henri Michaux. Il en prend
tellement plein la tronche qu’il a l’os temporal
bousillé, à tel point qu’il peut en
mourir à
la moindre chiquenaude. Pour se reposer il se promène avec
sa
copine dans des paysages filmés avec des focales pas
ordinaires.
Pour lui changer les idées son pote lui propose un hold-up
à mains nues, seulement il a un match qu’il ne
peut pas
décommander le même jour au cours duquel il crache
un
demi-muid (135 litres) de sang au ralenti. Pendant ce temps son copain
qui n’a pas renoncé à toucher le gros
lot se fait
descendre et sa copine repeint sagement ses chevaux de bois. Comme, en
définitive, son os temporal a tenu le choc Johnny Walker
retrouve sa copine qui a allumé son manège.
C’est
fini et tout le monde est bien soulagé.
“Moi j’essuie les
verres au fond du
café” n’est pas moins tartignolle, mais
avec un truc
pareil Piaf vous tire toutes les larmes du corps, Michaël
Seresin
n’arrive qu’à être grotesque.
Les quelques
rangs qui ne somnolent pas ricanent mollement.
Si l’on a des sous et que
l’on veut
savoir ce qui se passe sur un ring, mieux vaut acheter De la boxe
(Stock) de Joyce Carol Oates (et oui ! une femme…). Si
l’on a du temps à perdre, on peut aussi guetter
une
hypothétique reprise de Fat City, un des plus beaux films de
John Huston et l’un des plus mal distribués. Pas
un seul
ralenti autant qu’il m’en souvienne…
La jeune fille et les ombres
Antonia Logue. Double
cœur. Editions Calmann-Lévy
Double cœur arrive sur le marché
précédé d’une
réputation à
tout casser. Antonia Logue figure déjà dans les
vingt et
un écrivains anglais qui marqueront le siècle ;
son
ouvrage a été vendu dans sept pays à
la simple
lecture du prologue et a obtenu l’Irish Times Literature
Prize en
1999. Il présente - a priori - trois avantages aux yeux des
professionnels et du public : c’est une bonne
idée,
c’est écrit par une femme qui connaît
que dalle
à son sujet et c’est extrêmement mal
traduit de
l’anglo-saxon. Il ne serait donc pas étonnant que
Double
cœur se retrouve en tête de gondole avec un mot du
libraire
griffonné vantant son intérêt et sa
profondeur
avant de finir dans le bac des soldeurs qui raffolent, eux aussi, des
ouvrages à jaquette bariolée.
Miss Logue a imaginé que, vingt ans après sa
disparition,
Arthur Cravan demandait à Jack Johnson de prendre contact
avec
sa femme Mina Loy pour savoir si elle l’aimait encore.
L’argument est légèrement
tiré par la
coquille, mais l’auteur a tous les droits, qui kidnappe de la
sorte trois excentriques dont la vie est bien mieux qu’un
roman.
Arthur Cravan d’abord, le « poète aux
cheveux les
plus courts du monde », qui préférait
la boxe
à la littérature et les brutes nègres
aux
pâles professeurs, ce qui le rend sympathique et impressionne
les
littérateurs dispensés de gym tout au long de
leur
scolarité. La réalité est plus cruelle
: Cravan,
champion de France amateur sans disputer un seul combat, a pris
dérouillée sur dérouillée
chaque fois
qu’il est monté sur le ring. La
dernière fois
à Barcelone en 1916 contre Jack Johnson.
Le premier Noir champion du monde des poids lourds, exilé en
Europe pour ne pas finir en prison, vivait à
l’époque d’arnaques de ce genre pour
continuer
à entretenir ses femmes (blanches), acheter des voitures (de
course) et ouvrir des bordels. À côté
de lui, Tyson
ferait figure de premier communiant ; après qu’il
eut
massacré James J. Jeffries, on releva 19 morts et 251
blessés aux quatre coins de l’Union. Ali
n’existerait pas sans lui, pas plus que Dada sans Cravan.
Dans son genre, Mina Loy n’était pas mal non plus
: femme
libérée, peintre d’avant-garde,
poétesse
scandaleuse, elle pose pour Man Ray, un thermomètre en guise
de
boucle d’oreille, rencontre Cravan à New York (il
y donne
des conférences où il tire des coups de revolver
à
poil), le suit au Mexique où il disparaît sous ses
yeux en
essayant le voilier qui devait les emporter. Il lui laissera une fille,
Fabienne.
Miss Logue a composé son livre autour de l’absence
de
Cravan (le titre original est Shadow-box,
astucieusement traduit par
Double cœur)
comme on monte une tour de Babel en Lego : Jack
écrit à Mina qui écrit à
Jack et ainsi de
suite… chacun raconte sa vie. La fiction vue comme un
sandwich !
Avec quelques interludes en italique pour tenir le rôle
décoratif de la salade : l’un du fait de Cravan
(pour que
l’on comprenne bien que son absence est, en
réalité, une présence), les autres de
sa fille qui
semble - Dieu sait comment - au courant de l’intrigue. Cela
permet à l’auteur, s’appuyant sur la
documentation
ad hoc, de se montrer aussi à l’aise dans la peau
d’une poétesse que dans celle d’un
boxeur.
Mina fait l’expérience de la liberté
qui «
équivalait à être perchée
sur une
échasse et appuyée contre un mur en cherchant
déjà le suivant », dans ces conditions
périlleuses ses idées « se mettent
à saigner
» ; à peine remise, elle croise Marinetti dans un
salon :
« tandis que je circulais dans la pièce, je
sentais mon
dos cloué par les stigmates de son regard ».
Persécutée de la sorte, on comprend
qu’elle se
réfugie dans les bras de Cravan, surtout que « les
expressions de son amour coulaient, plus épaisses que de la
cire
chaude », bien qu’une fois le corps
d’Arthur disparu,
elle soit « incapable de concéder qu’il
était
parti » alors même que «
l’émotion
prédominante était un soulagement
débridé
».
Pour ce qui est des dons acrobatiques, Jack Johnson n’est pas
en
reste puisque son adversaire « penché pour essayer
de se
battre contre son plexus solaire du plus près possible
» lui envoie de « grands coups de
balancier dans le
ventre… qui lui ébranlaient la tête et
les pieds
» ; encore heureux, il les écarte «
d’un
uppercut du gauche à la poitrine, utilisant son aisselle
pour
faire levier… avant de l’envoyer dinguer, telle
une porte
sur ses gonds, d’un uppercut volant sous le menton
», ce
qui a pour effet de laisser l’imprudent « inerte en
dehors
de son rythme cardiaque ».
Tout cela est très approximatif, qui donne du
réel
l’impression qu’en donne la lecture d’un
mode
d’emploi de répondeur numérique, mais,
en
réalité, nullement rédhibitoire. Toute
l’affaire repose sur le sentiment que l’anglo-saxon
nous
est supérieur en tout et que, face à lui, nous ne
saurions, bien entendu, exister dans le détail.
Lorsqu’il
s’agit de boxe par exemple ; à tel point que
l’on a
vu la critique encenser la biographie de Liston (Tosches) alors
qu’elle n’est pas encore traduite, comme elle
l’avait
fait du Combat du
siècle (Mailer) et de Tricoté
comme le
diable (Algren) qui oscillent entre médiocre et
franchement
mauvais.
En réalité celui qui domine le monde domine la
culture et
les dominés se doivent de lui donner des signes voyants de
soumission.
Ainsi va la littérature chez les Bonobos.
Fat City
Des films sur la boxe,
il y en a un paquet, des tartignolles encore
plus. On y voit, en CinémaScope, des types vomir de pleins
baquets d'hémoglobine au ralenti, puisque le
cinéma n'a
rien trouvé de mieux pour rendre la violence spectaculaire ;
alors même que la vraie violence est si rapide que l'on se
demande si elle a bien eu lieu et qu'elle n'est pas vraiment
spectaculaire. Pas un seul ralenti dans Fat City et pas
beaucoup de
sang, du cinéma, cela suffit et du respect pour ce que l'on
filme, ce qui crève les yeux.
Tiré du roman culte (jamais
compris pourquoi)
de Leonard Gardner, Fat
City était l'un des films
préférés de John Huston, c'est pour
cela, sans
doute, qu'il est si mal distribué. Stacey Keach et Jeff
Bridges y sont impeccables*. Ça parle de boxe bien sûr et
pas qu'un
peu, mais aussi de l'amour, de la vieillesse et de la mort, de
sentiments inusités et de vertus oubliées. "It's
so sad
to be alone**", y chante Kris Kristofferson, si triste qu'il vaut mieux,
pour ne pas que ça vous arrive, se battre avec
quelqu'un,
se taper une poufiasse ou bien boire pour oublier que l'on a perdu et
que l'on sait maintenant "quelque chose que ceux qui gagnent toujours
ne sauront jamais".
* Je ne compte pas Susan Tyrell (aujourd'hui cul-de-jatte) qui les écrase tous aussitôt qu'elle apparaît
** "Yesterday is dead and gone/And to morrow out of sight"
Lettre à LIRE
Pierre Assouline,
Sur un ring, j’étais plutôt rapide, dans
la vie, il
m’arrive d’être lent. Ce qui explique que
je vous
écrive si tard pour m’étonner de voir
figurer
« La brûlure des cordes » de F.X. Toole
parmi les 20
meilleurs livres de l’année dans votre
numéro de
déc. 2002-janv.2003.
Je veux bien, vous n’aviez, peut-être, rien
d’autre
à vous mettre sous le hit-parade (ce serait
inquiétant)
et vous faites comme vous l’entendez, mais avez-vous
porté
un peu d’attention à la manière dont ce
livre a
été traduit ?
Passons sur les aspects techniques de la chose… Bernard
Cohen
n’avait peut-être pas de calculette sous la main et
il
préfère le badmington à la boxe, ce
qui est
parfaitement son droit, mais tous les boxeurs excèdent
d’une dizaine de kilos la catégorie
censée
être la leur, il leur arrive d’hériter
d’un
ring (prudemment qualifié, il est vrai, d’exigu)
de cinq
mètres carrés, soit un peu moins de 2,5
mètres de
côté, juste la place de s’y coucher
« pas
toujours à cause d’un KO qui les
étalerait par
terre mais plutôt par peur d’un knock-out
». Thomas
« Hit Man » Hearns est rebaptisé Thomas
la Cogne
Hearns, c’est un « puncher » qui
« sert des
punchs avec ses seuls bras » (connaissant Hearns,
c’était largement suffisant). Ce, entre autres
fantaisies…
Même si l’on n’est pas abonné
à Canal+, on ricane.
Là où le traducteur se surpasse, c’est
dans le
courant du texte. J’ai bien dû noter une centaine
de
passages hilarants. J’en ai retenu quelques-uns à
votre
attention. Histoire que vous jugiez sur pièces.
Le narrateur soigne son « pugiliste » pour
« lui
envoyer de l’énergie au travers de la cloison
nasale
», « depuis qu’il a passé pro
», il a
travaillé « avec une branlée de
champions ».
C’est dire si on peut lui faire confiance pour que ses
champions
n’en prennent pas une (branlée).
Ravigoté « grâce aux vitamines
qu’on lui
administre par sonde », son « pugiliste
», «
après s’en être tenu à
« des jabs en
petits coups de patte » « charge avec un grand
crochet
» (a big hook en VO), il s’emplit « de la
magie de la
compréhension et de la sensation de puissance »
(Il
devrait faire gaffe !).
Son adversaire, qui n’est pas en reste, lui «
châtie
le coude gauche d’un uppercut du droit », il lui
délivre des « coups à la ceinture et
sur le
côté en prenant des angles » avant de
lui placer sa
botte de Nevers : « un direct du droit dans les reins
», le
genre dont « l’impact est
atténué »
mais qui « reste assez violent pour affecter son oreille
interne
» et, entre parenthèses, rigoureusement impossible
à réaliser si l’on ne lui tourne pas le
dos.
Il est vrai qu’il y a « encore d’autres
frappes
autorisées tout aussi terribles »… On
s’en
doute ! On redoute tous ce genre d’acrobaties et
l’on est
reconnaissant que l’on nous les épargne.
Malgré les soins dont il est l’objet, et comme son
adversaire continue à lui « banguer sur la
tête
», il n’a plus d’autre solution
que «
s’enfuir dehors » où il retrouve sa
mère, une
jolie femme avec des traits « à la fois plats et
délignés, qui font d’elle
l’image même
de la mère de l’Afrique » qui
l’attendait « en pelletant du riz aux haricots
» dans
un « kiosque de casse-croûte ».
« Plus de la peur que du mal ! », il n’y
avait
« pas de quoi sonner la cloche »
d’après
Bernard Cohen.
À mon avis, on aurait dû la sonner avant.
Faut pas déconner !
Je suis, il est vrai, de la plus parfaite mauvaise foi en la
matière ; j’ai publié un livre sur la
boxe (Lève
ton gauche ! , Gallimard) ainsi
qu’une
biographie de Tyson (Grasset) accueillie par un silence
assourdissant et je peux donc donner l’image du
vilain
petit rancunier, il n’en est rien ; en toute immodestie,
j’aurais honte d’écrire des conneries
pareilles.
Ce qui m’agace en réalité davantage
(après
tout, la critique, les libraires et les lecteurs font ce
qu’ils
veulent, ils ne sont pas connus pour leur bon goût et, une
fois
que j’ai eu l’impression de bien faire mon boulot,
je me
tamponne le coquillard de la reconnaissance que l’on peut
porter
à mon travail), c’est la « prime
à la
traduction » et, surtout, ce qu’elle signifie : la
soumission à un ordre.
Je vous prie
d’agréer, Pierre Assouline, l’expression
de mes salutations les meilleures
Interview exclusive de Phil Knight,
président du CIO
Monsieur le Président, comment se porte le CIO quelques mois
après les circonstances dramatiques qu’il a
vécues
et quelques mois avant l’ouverture des prochains jeux
Olympiques
à Kouan-Tcheou ?
Après le lâche assassinat dont a
été victime
Emanuel Hudson, ce n’est pas le seul CIO qui a
accusé le
choc, mais l’ensemble de la communauté sportive.
Emanuel
Hudson a été un président aussi
remarquable que
l’avait été Avery Brundage. Certains
l’ont
critiqué pour avoir calqué les
méthodes des
multinationales dont il était familier à la
gestion du
CIO, mais chacun, au vu des résultats, ne peut que
s’en
féliciter. Après sa disparition plus une seule
voix ne
s’est élevée contre sa politique, cela
simplifie
grandement ma tâche, je n’ai plus
qu’à mettre
mes pas dans les siens.
Le temps a fait son travail, le CIO et ses membres ne sont plus sous le
choc, chacun d’entre nous, en revanche, espère que
le
jugement du coupable et de l’organisation dont il faisait
partie,
diffusé en direct avant la cérémonie
d’ouverture des Jeux, sera exemplaire et
découragera toute
autre tentative de ce genre. Nous n’avons plus
désormais,
en dehors de celui-ci qu’un seul objectif : le
succès des
prochains JO.
Ne craignez vous pas que le choix de Kouan-Tcheou pour la tenue de ces
jeux ne soit prématuré peu de temps
après
l’arrêt des conflits dans cette zone ?
Bien au contraire, l’olympisme a toujours
été un
vecteur d’universalisme, de paix, d’humanisme et de
réconciliation entre les peuples, l’Empire du
milieu, la
Chine du Sud, la Chine de l’Est, le Japon, les
États-Unis
et l’Inde, tous les pays qui ont été
impliqués dans ce conflit participeront ensemble
à
ces jeux. Dans ces conditions, je dirai que le choix de Kouan-Tcheou
n’était pas le meilleur choix, à mes
yeux il
était le seul possible.
À ce propos, on ne peut s’empêcher tout
de
même d’évoquer le problème de
la
sécurité, celle des athlètes comme
celle du
public…
La sécurité sera assurée. Le
gouvernement de la
Chine du Sud et le CIO ont travaillé ensemble dans une
atmosphère de collaboration responsable avec
l’aide
financière de Montesanto, d’American Express et
l’appui technologique de la Bill Gates Foundation et de
Lookheed.
Cela peut apparaître à certains comme un paradoxe
effroyable, mais les découvertes technologiques qui ont
été perfectionnées lors de ce conflit
vont nous
permettre d’atteindre le risque zéro.
C’est la
première fois que les méthodes de
traçabilité seront appliquées
à une telle
échelle. Toute personne présente, sans exception,
se
verra greffer une puce électronique reliée
à un
ordinateur central qui traitera en temps réel toutes les
informations reçues. Tous les flux et tous les
éléments qui composent ces flux seront ainsi sous
nôtre contrôle absolu. Dans ces conditions, on ne
peut
même plus vanter l’efficacité de la
répression, le système que nous avons mis au
point est le
système de dissuasion et de prévention le plus
perfectionné qui ait jamais été mis au
point. Ce
système a fait ses preuves, à une
échelle
limitée, lors des derniers championnats du monde
où
aucune agression sexuelle n’a été
à
déplorer.
Certains ont ironisé sur ces mesures en disant
qu’elles
étaient inutiles dans la mesure où les
caractéristiques sexuelles des athlètes
étaient de
moins en moins discernables.
C’est une autre question. Ces jeux seront,
peut-être, en
effet, les derniers où les sexes seront
séparés
puisque les performances des filles sont de plus en plus comparables
à celles des garçons, mais laissez-moi vous dire
que la
question de la différenciation sexuelle est une chose, que
celle
du viol en est une autre et qu’il n’y a pas
à
ironiser là dessus.
Cela nous amène à aborder la mesure qui a
déclenché le plus de critiques au sein de
l’Union
européenne : l’abandon de tout contrôle
toxicologique et de tout suivi médical sous le
contrôle
des fédérations nationales, ce qui, clairement,
veut dire
que tout est désormais autorisé. Pourriez-vous
faire le
point sur cet ensemble de mesures et la nouvelle situation ainsi
créée ?
Je trouve très étrange que ce soit
l’Union
européenne qui ait été la plus
présente sur
ce front alors que c’est sur son territoire que
l’on a
entendu pour la première fois le slogan : « Il est
interdit d’interdire », c’est un principe
que nous
exprimons différemment en affirmant que tout sportif use de
son
corps comme il l’entend, et que c’est dans ses
laboratoires
qu’ont été menées les
recherches les plus
sophistiquées sur le clonage, l’embryologie et la
génétique, mais enfin, la vieille Europe a
toujours des
pudeurs de vieille fille…
Si je veux vraiment répondre à votre question, il
faut
que nous fassions un peu d’histoire… un peu de
biologie
aussi et je ne suis pas certain que nous soyons tous les deux
d’éminents spécialistes en biologie.
Vous n’êtes pas sans savoir que le CIO a
été
en son temps à la pointe de la lutte contre ce que
l’on
appelait encore le dopage. Vous n’ignorez pas non plus que
cette
lutte était absurde dans la mesure où elle
mettait en
place des procédures de détection de produits
indétectables puisque leur structure était
aisément modifiable. Absurde, mais aussi
anti-démocratique puisqu’elles faisaient des
athlètes d’éternels mineurs et, dans la
mesure
où ne bénéficiaient de ces traitements
que ceux
qui pouvaient se les offrir, pire encore, cette politique
s’est
avérée dangereuse, le cas des trois
athlètes
africains décédés il y a une dizaine
d’années à la suite
d’injection de PFC
l’ont bien démontré.
De toutes les façons, l’évolution de la
biologie et
la révolution génique ont clos
définitivement
cette période, il n’est plus nécessaire
d’absorber un quelconque produit pour faire produire
à
votre corps tel ou tel autre produit, il peut le faire
désormais
naturellement.
Ces nouvelles conditions posent tout de même des
problèmes
moraux et pas seulement sportifs, le problème central
c’est celui de la nature humaine…
Mais la nature humaine n’existe pas ! Il n’existe
qu’une culture humaine. Certains utilisent à
dessein le
terme post-humanité pour insinuer que nous avons
abandonné les valeurs qui fondaient autrefois
l’humanité, tout cela est faux,
l’humanité
n’a jamais été la même. En
sport, on ne court
plus sur cendrée, on ne saute plus en ciseaux, les perches
ne
sont plus rigides, est-ce que cela veut dire que le sport
n’existe plus ? Non, bien évidemment. Chaque
avancée technologique fait changer
l’humanité, il y
aura toujours des rétrogrades pour se lamenter à
ce
propos, ils disparaissent au bout de deux ou trois
générations comme les espèces
inadaptées.
Il n’empêche que l’on peut être
inquiet,
à juste titre ou non, en voyant l’apparence de
certains
athlètes qui semblent tout droit sortis de
l’imagination
des auteurs de science-fiction du siècle dernier.
Mon fils fait vingt centimètres de plus que moi, nous avons
choisi ensemble pour quelques-uns de ces centimètres, les
autres
c’est l’évolution de
l’espèce qui les
lui a fait gagner, les implants de carbone pour les participants de
l’épreuve d’absolut-fighting, on
n’y fera pas
plus attention, dans quelques années,
qu’à la
disparition du canoë-kayak du programme. Des pratiques
disparaissent, d’autres les remplacent, c’est la
loi du
marché, c’est la loi de la vie.
L’apparence des
hommes et des femmes change, c’est un fait, ce qui est une
réalité c’est qu’elle change
en mieux et
qu’elle n’est pas synonyme des conditions de vie
apocalyptiques que les auteurs dont vous parlez liaient à ce
changement. Les conditions de vie de chacun
s’améliorent
en permanence, chacun en est le témoin et
l’apparence des
sportifs l’exemple le plus voyant.
Une dernière question encore, si vous le permettez,
verra-t-on
un jour Jesse Owens, Bob Hayes, Carl Lewis, Ben Johnson Maurice Greene
et Lloyd Heffner s’aligner dans le même 100
mètres,
comme on nous le promet depuis si longtemps ?
Ce sont les dernières avancées en
matière de
clonage qui peuvent nous apporter la réponse, le programme
CHS
(Clone History Sport) financé par Soft-Cola est
entamé
depuis trois ans seulement. Les derniers entretiens que j’ai
eus
à ce sujet avec l’équipe de chercheurs
à sa
tête sont suffisamment encourageants pour que je ne
m’avance pas inconsidérément en vous
annonçant que cela sera sûrement possible dans les
dix
années à venir. Imaginez quel 100
mètres de
rêve nous allons vivre ! Sûrement un moment aussi
exaltant
que celui où l’homme a posé pour la
première
fois le pied sur la Lune, une avancée, en tous les cas,
à
mon sens, aussi déterminante pour l’histoire de
l’humanité.
Le cochon est dans le
maïs… transgénique !
Mécontent,
Jean Bordenave, dit
« l’Ancien », pouvait démonter
une
palombière à coups de tronche. Sur le terrain de
«
ruby » du bled dont il était natif (les
années
bissextiles, on y plantait du maïs), il se rendait en marchant
vers les regroupements (nombreux et confus) d’usage
à son
époque, mais on pouvait compter sur lui pendant le trajet
pour
s’occuper de celui dont on lui avait demandé de
s’occuper avant le match. Il avait des inimitiés
qui
remontaient au bornage litigieux d’une parcelle en friche de
3
ares 37 centiares, et ce depuis la guerre de 70.
Son fils, Marc, selon certains
indigènes le
joueur le plus talentueux qu’ait connu le canton, roi de la
biscouette et de la passe croisée, jouait centre, le col
relevé, les chaussettes baissées comme il
l’avait
vu faire aux frères Boniface. Son père ne
l’avait
jamais trouvé bien vaillant, la semaine, Marc buvait des
bières place de la Victoire à Bordeaux avec ses
adversaires, étudiants en pharmacie comme lui.
Luc, le petit-fils, perpétue
la tradition, il
joue flanker en Pro D 2 ; pour rester digne sur le banc des
remplaçants, entre deux Samoans fraîchement
importés, il est obligé de faire de la
musculation trois
fois par semaine et de commander sur Internet des «
protéines » en bidons de 20 litres.
Célibataire,
épilé au laser après avoir
posé nu, assis
sur la béchigue, oint d’écran total,
pour un
calendrier vendu au bénéfice du syndicat
d’initiative des Landes de Gascogne, il a adopté
récemment Mathieu, un petit garçon
d’origine
roumaine qui ne s’intéresse qu’au foot.
La vie de Jean aurait pu inspirer Guy de
Maupassant,
Antoine Blondin et Marc ont bu des coups ensemble, rue de la Soif, Luc
ne jure que par Chuck Palahniuk ; les Bordenave de sexe mâle
sont
censés, pourtant, avoir le rugby en commun (le foie gras, le
jurançon et quelques gènes dans une moindre
mesure). Sauf
que le rugby de l’un est mort et enterré depuis
belle
lurette, que celui de l’autre n’est plus
qu’un
souvenir dont se gargarisent après boire Daniel Tillinac et
les
nostalgiques du poulet de grain, seul existe celui qui se pratique
aujourd’hui, qui ressemble chaque jour davantage à
une
variante régionale du football américain :
percussion/progression/percussion/écran publicitaire.
L’improvisation y tient autant de place que dans un logiciel
de
comptabilité, celui qui tourne dans la batterie
d’ordinateurs à la disposition des techniciens
nationaux
assis dans les tribunes.
Il arrive donc, parfois, tandis que la
pièce
rapportée roumaine rejoue pour la
énième fois
Brésil/Croatie sur sa Nintendo, que Jean, Marc et Luc
parlent
« rugby » ou du moins croient le faire en discutant
de
l’équipe de France, de sa composition et du jeu
qu’elle pratique ; c’est une manière
détournée de parler politique
(l’attaque est de
gauche, la défense de droite, la chistera progressiste, le
maul
pénétrant réactionnaire) et de
s’engueuler
à ce propos.
L’ancêtre fait les
chœurs en
grommelant qu’à son avis
Amédée Domenech
aurait brisé en un tournemain les cervicales de
n’importe
quel première ligne moderne ; Luc ne jure que par la sainte
Trinité issue des années 80 :
Laporte/Sarkozy/Kerviel, et
Marc voit la nouvelle équipe, celle de
Lièvremont/Ntamack/Retière, comme la
possibilité
d’une île (où l’on pourrait
faire tomber des
ballons sous les applaudissements du public pourvu que l’on
attaque à la sortie du tunnel) au sein d’un morne
océan, celui du pragmatisme anglo-saxon.
Tous finissent par se traiter de
« con !
» sans se rendre compte que, désormais, il
n’est
plus possible de jouer autrement que ne l’exigent les
conditions
actuelles de représentation. Un sport où la
musculation,
la préparation physique (euphémisme pudique), les
gabarits uniformes (hier, pilier, demain, demi d’ouverture),
la
vidéo, l’informatique, le spectacle,
l’argent ont
fait cesser tout jeu. Un sport où il est interdit de
s’amuser sans risquer de se faire taper sur les doigts (par
le
staff), rappeler à l’ordre (par les diffuseurs) ou
couper
les vivres (par les sponsors).
Quand l’économie se
généralise, que le chiffre est la seule notion
comprise
par tous, les conditions de vie deviennent semblables, la culture
s’uniformise et les goûts, les couleurs et les
jeux. La
stratégie des équipes victorieuses (les seules
qui
comptent) se décide à la Bourse et non pas aux
zincs de
Grignols et de Villeneuve-de-Marsan ; la composition de
l’équipe de France aussi et son style avec. De
manière si voyante qu’il n’y aura
même plus
moyen dans un avenir proche de s’y traiter de « con
!
» pour le plaisir.
Ce
texte m'avait été commandé pour GQ par Jacques
Braunstein.
Il ne sera pas publié, Jacques Braunstein le trouvant, non
pas
"pas très bon" (c'est vrai qu'il n'est pas excellent) sinon
"franchement mauvais" (ce qu'il n'est pas non plus), mais
plutôt
contraire à la démarche des rédacteurs
en chef
d'aujourd'hui (qui ont l'âge de mes fils) désirant
des
textes critiques, bien sûr, mais ne
désespérant pas
pour autant Jean Bouin (et les propriétaires d'une carte
d'abonnement à un club de remise en forme) ou
Boulogne-Billancourt et ses abonnés à GQ.
Faudra que, un jour
(si j'ai la patience), je donne quelques détails sur les
textes publiés dans cette rubrique.